Guidé en Amazonie,2004, par celle qui me fit devenir père, Leïla,9ans .
« Rien n'est jamais fermé sinon tes propres yeux. »
Avant tout je remercie cette sœur d’âme Jenny Cahen sans qui ce blog, cet espace de témoignages , n’eût sans doute point vu le jour.
Nous partageons de nombreuses complicités, la passion du voyage, le goût immodéré des rencontres et de la plongée dans les profondeurs de l’humain. Et comme bientôt vous le découvrirez sur ce blog, à travers de petites vidéos, cette femme est douée d’élans peu communs : pour approcher du dedans la cécité et les perceptions autres.
Par exemple elle n’hésitera pas à occulter sa vision et à prendre tous les risques en se confiant à un aveugle comme guide.
En effet de temps en temps nous partageons notre goût de l’aventure en nous lâchant tout deux en aveugle dans une ville inconnue ; ainsi Jenny traverse à mon bras des rues grouillantes de véhicules, tente de décrypter notre environnement avec les autres sens et les antennes de l’intuition, découvre les comportements des passants qui nous aident de-ci-delà, les difficultés de faire du shopping, les appréhensions mais aussi les éclats de rire sur des méprises, le goût d’une bière à une terrasse quand l’attention est accrue, etc, etc, mais elle en parlera elle-même sous peu.
Et même si cela n’est pas raisonnable, j’ose dire que notre relation n’a pas débuté le jour où nous nous sommes rencontrés ! Une telle affirmation n’implique chez moi aucune croyance, mais bien plus une évidence qui se dérobe si je cherchais à la justifier !
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Et puis je remercie ces étudiants qui me prirent à bord de leur voiture
alors que j'auto-stoppais, un peu égaré, avec ma canne blanche dans la campagne.
J'avais dix-sept ans, je me croyais très malheureux, je voulais partir en
Inde, j'étais seul, et vous m'avez hébergé, nourri, redonné confiance.
Et, sans la confiance, confiance ne reposant sur rien de tangible, aucun
élan ne m'eût jeté sur les routes incertaines du vaste monde.
Merci à tous les amis et inconnus.
Ce tour du monde sans vous n'aurait jamais pu se réaliser.
Un instant, en ski, en tandem, vous m'avez prêté votre regard et cela m'a permis d'aller de l'avant, d'éviter un obstacle, de voir dans vos yeux en
quelque sorte.
J'avais déjà vécu parmi les chercheurs d'or en Amazonie, des hommes
hors-la-loi, voyagé en auto-stop à travers les cinq continents, parfois sans
le sou, j'avais été agressé par des fous, dormi sur des toits de train au Soudan, souffert de la soif dans le désert, j'avais été naufragé en mer de
Chine, m'étais égaré en hiver dans une ville suédoise sous la tempête de neige, seul avec ma fidèle canne blanche, j'avais perdu la raison à plus de 5000 mètres d'altitude, suite à un effort trop
intense, mais je ne m'étais jamais encore retrouvé à poil devant l'évidence hurlante que tout ce que j'avais réalisé je l'avais fait grâce à votre solidarité bienveillante.
De même qu'il y a des gens qui sont morts à 25 ans, morts avant même de
vivre, endossant et répétant l'existence des autres, il y a des oiseaux de
mon espèce qui un temps se sont crus planant au-dessus de l'ordinaire. Un
jour ils touchent enfin terre et réalisent que c'est l'humanité entière qui
les a portés et pas uniquement leur volonté propre.
Ni le braquage à Amsterdam avec trois couteaux menaçants, braquage commandé par un junky en manque, très craint pour sa violence par ceux qui comme
moi vivaient dans la rue, ni la méprise d'un truand ivre qui me tenait en joue en criant qu'il allait m'occire de la même manière que j'avais assassiné son compagnon, ne m'impressionnèrent autant
que cette évidence : moi sans toi je ne fais rien, rien ou si peu.
J'ai eu beau escalader des volcans perdus dans les nuages, traverser des
déserts, reste que lorsque je dois acheter un produit quelconque dans un
libre service, s'il n'y a personne pour me guider, cet ordinaire projet ne
peut aboutir.
Mais les impossibles de l'un se transforment toujours en possibles grâce à une nouvelle rencontre.
Aujourd'hui il est pour moi temps de remercier et de célébrer l'évidence, qu'aveugle ou pas, pour faire, toi et moi sommes
interdépendants.
Prendre sans donner, piller les ressources fossiles, s'enrichir au
détriment des autres, agir comme si autour de nous ou après nous il n'y avait rien, se croire supérieur au voisin ou à une autre culture, race, religion, juger, exclure, voilà une des
manières de créer l'enfer.
Ce qui crée l'enfer, l'enfermement, c'est la croyance dans le plein pouvoir
de ma seule volonté égotique.
Comprenons que l'enfer n'est pas un lieu, mais la distance que nous
maintenons entre nous et l'instant présent, nous et l'autre.
L'enfer c'est une des millions de façons de ne pas nous aimer tel que nous
sommes, tel que les autres sont, un refus de l'instant exprimé par un
sentiment d'incomplétude.
Sa signature est celle de la souffrance émotionnelle ou morale.
La voiture que tu conduis, la montre que tu consultes, tout est
le fruit d'une collaboration entre les uns et les autres.
Ce que nous respirons, l'oxygène, nous le devons aux arbres, aussi à ceux
qui les ont plantés.
J'étais aveugle et pour transformer cette différence en
handicap, on me
disait de ne pas m'en faire, que mon existence était déjà toute tracée.
Il y avait peu de choix si j'écoutais le passé des uns et des autres :
rempailler des chaises, la kinésithérapie, professer la musique, accorder
des pianos, et peu d'autres alternatives. Et ces orientations
professionnelles ne réveillaient en moi aucun enthousiasme.
Je n'avais pas soif d'une vie moult fois vécue par d'autres, je me sentais l'âme d'un pionnier qui désirait être créateur de son chemin de vie.
Je ne réalisai pas encore que sans vous, Kensu cet enfant tibétain avec qui
je courais à travers les rizières Népalaises, Dominique qui m'enseigna les
rudiments de la planche à voile dans un lagon du pacifique, Juana cette
indienne Quechua du haut plateau andain, tous ces villageois au centre de
l'Afrique qui me guidèrent avec un naturel qui n'attend pas de paiement en retour, ce berger dans les montagnes afghanes qui me porta sur son dos dans une passe très accidentée, Jérôme qui me
prêta sa main souple et directrice pour évoluer dans les oueds pierreux au Yémen, Marie, ma femme, et sa bienveillance alors que nous auto-stoppions entre la Colombie et le Canada, ce conducteur
qui me sauva la vie alors qu'avec Jean-Claude nous étions totalement déshydratés dans le désert du nord Soudan le 21 juin 1977, ce pilote de bateau qui nous sauva la vie alors que nous étions
naufragés en mer de Chine, etc., etc., sans vous madame et monsieur qui m'aidez de-ci de-là, sans vous tous je n'aurais pas vécu cette Vie qui est incandescent désir d'Elle-même.
A cette époque où la plainte est le masque presque bienséant
à
exhiber, j'élève ma gratitude pour toutes ces relations qui souvent
passent inaperçues, ces mains anonymes qui remettent l'aveugle sur le
trottoir, ce paysan de l'Afrique sud-sahélienne qui partage son assiette de mil avec l'étranger de passage, sans oublier le pickpocket de Manille qui
en me délestant d'une poignée de dollars ne m'enleva rien d'essentiel.
Car je ne quitte jamais des yeux (ceux du dedans) que, si sans vous je ne
peux pas faire grand chose, avec ou sans argent, seul ou accompagné, dans l'opulence ou dans la galère, ça ne change rien à ce que Je Suis, ni n'ajoute ni ne retranche quoique ce soit.
Merci à vous tous.