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Zaouïa et cape d'invisibilité

Zaouïa et cape d'invisibilité

A peine réveillé, un matin à Marrakech, dans un hôtel pouilleux, je dis à mon jeune ami S. :

« Aujourd’hui on va dans une zaouïa. 

Une zaouïa est un édifice religieux musulman où est enterré un saint homme révéré et supposé soigner une variété de maux. »

S. me répond en bâillant :

  - « Mais Jean-Pierre tu m’as pourtant expliqué que les non musulmans ne peuvent y accéder. » 

- « Oui, en effet, mais ce matin je sens qu’une porte est ouverte pour nous. Nous allons nous y engouffrer avec ta bénédiction. Il faudra que nous endossions notre cape d’invisibilité ou si tu préfères d’autres mots pour dire cela : - être confiance - et quoi qu’il arrive, même si la situation vire au vinaigre, nous ferons comme si nos persécuteurs ne nous voyaient pas et ils finiront par réaliser qu’ils sont encore victimes d’un mirage.

Fais confiance, ici le désert les a préparés aux hallucinations, et si nous ne réagissons pas à leurs agressions, ils n’insisteront pas !

Réactions et oppositions nous rendent par trop visibles ! »  

Nous arrivons devant une zaouïa populeuse. Je conseille à mon ami, désormais comme moi en recherche de transparence, de réciter la profession de foi de l’islam, la Chahâda, et cela de manière ostentatoire.« Achhadou an lâ ilâha illa-llâh, washadou ana muhammad rasûlu-llâhi » pouvant se traduire par : Je témoigne qu’il n’y a de vraie divinité que Dieu et que Mahomet est son messager. Nous rangeons nos sandales avec les autres et, à peine sommes-nous pieds nus, qu’un énergumène fou furieux nous tombe dessus à bras raccourcis, nous hurlant de déguerpir. Nous nous éloignons sous une foudre de regards réprobateurs et S. me dit :- « Je te l’avais bien dit, tes histoires de cape d’invisibilité et de récitations de la Chahâda ne peuvent pas vraiment rivaliser avec l’intolérance qui règne dans ces endroits si clos. »Je réponds :- « On s’est sans doute trompé de saint, quoique à bien considérer, non, non on ne s’est pas trompé, celui-ci nous a enseigné qu’il ne nous attendait pas, et qu’il faut nous rendre à la prochaine zaouïa ! »

- « Tu es cinglé ? » 

- « Oui peut-être, mais plutôt amoureux de l’aventure et attiré par les portes apparemment fermées, et conscient que nous n’étions pas tout à fait prêts ! »

Des mendiants très insistants nous suivent et je propose à S. de nous arrêter de marcher, de nous vêtir de silence et d’espace infini et de rester immobiles et sans réaction au milieu de nos frères gueusant. Aussitôt dit, aussitôt mis en pratique !

Croient-ils être victimes d’un mirage ou leur patience a-t-elle des limites ou sommes-nous véritablement invisibles, toujours est-il qu’ils ne tardent pas à rebrousser chemin vers d’autres possibilités plus payantes !

S. me dit alors qu’il est d’accord pour entreprendre une ultime tentative dans la zaouïa suivante.

Nous mâchons la Chahâda, habillés de non existence, et allons droit sous le porche où nous rangeons une fois de plus nos sandales parmi les autres fidèles qui se déchaussent !

Le vieil homme qui garde les babouches et autres chaussures est en accord avec notre visite, mais un de ses jeunes collègues, rapide comme un fouet tenu dans une main vengeresse, se rue sur nous et nous invective brutalement. Nous ne réagissons pas, après tout il ne fait que parler à son reflet dans les miroirs que nous sommes, et grâce à l’inspiration d’Allah, il ne tardera pas à s’en rendre compte. C’est le gardien de chaussures qui lui signifie qu’il est victime d’un mirage, et que nous sommes deux pèlerins convenables, tout habités par la foi, la Chahâda perpétuellement coulant de nos bouches pieuses.

L’irascible s’apaise et nous pénétrons dans l’enceinte de la zaouïa.

Un soleil cru frappe les dalles et le silence qui règne en contraste avec le brouhaha de la médina est impressionnant. Nous nous dirigeons vers le tombeau du Saint et nous asseyons avec les autres dévots.

Personne ne semble nous avoir remarqués jusque-là. Nous restons tranquilles quelques minutes à goûter la qualité de l’espace, et S. finit par se pencher vers mon oreille et murmurer :

- «  J’ai repéré comment ils font leurs ablutions avant de se diriger vers la sortie. »

  Mes yeux d’aveugle, pourtant en résine, doivent se transformer en canon de kalachnikov et fusiller mon ami et complice, l’intimant au silence et à la transparence.

Je glisse entre deux articulations de ma récitation de la Chahâda :

- « Nous ne sommes pas des copies des autres, et tant pis pour les rituels en cours, nous nous lèverons, glorieusement invisibles et marcherons jusqu’à la sortie, non concernés par les jugements de ceux qui savent ce qu’il faut faire et ne pas faire ! »

Achhadou an lâ ilâha illa-llâh, washadou ana muhammad rasûlu-llâhi.

Quand nous nous levons et marchons je ressens mon dos criblé d’yeux irradiants une alarmante coalition de colère, d’ahurissement et de reproches. Sans réagir nous atteignons la sortie, chaussons nos sandales et nous mêlons au flot des flâneurs, plutôt soulagés et contents d’avoir relevé ce défi.

Quand nous nous asseyons à la terrasse d’un café, les serveurs s’empressent autour des nouveaux clients sans toutefois prendre nos commandes. Et c’est S. qui soudainement me dit, éclatant de son bon rire contagieux :

- « Mais Jean-Pierre ils ne nous voient pas, nous avons oublié d’enlever notre cape d’invisibilité ! » 

Nous nous rendons visibles aux yeux de chair et, miracle, un serveur accourt.

- « Deux thé à la menthe s’il vous plaît ! »  

Nous apprendrons plus tard que le saint homme qui nous a accueilli dans sa zaouïa rend la vue aux aveugles !

Nous ne sûmes jamais la spécificité du premier saint qui nous refusa l’accès à sa zaouïa, sans doute rendait-il perceptible les choses invisibles, ce qui expliquerait que nous fûmes démasqués !

Et en sirotant notre thé, outrageusement sucré, je racontai à S. une histoire de Nasreddin où il est question, non pas de cape mais de corde invisible.

Imagine, un paysan à la tombée du soir s'apprête à attacher ses deux ânes dans un pré ouvert sur les champs cultivés. Il s'aperçoit alors qu'il lui manque une corde et qu'il ne peut donc attacher qu'une seule bête au poteau.

Il est désemparé car il sait très bien que l'âne qui ne sera pas attaché aura tout loisir de profiter de la nuit pour aller brouter la luzerne dans les champs des voisins.

Il se demande alors comment il va bien pouvoir remédier à ce grave problème. Et c'est à ce moment-là, en levant la tête, qu'il découvre Nasreddin oisivement assis sur une murette.

Le paysan se trouve dans un tel embarras qu'il finit par l'interpeller, pourtant, ordinairement, il n'adresse jamais la parole à cet homme excentrique qui passe beaucoup de temps assis à ne rien faire.

- « Oh Mulla, peux-tu m'aider ? »

Nasreddin hoche la tête affirmativement.

Le paysan lui expose alors la problématique devant laquelle il se trouve.

- « Oh c'est simple ! Tu attaches le premier âne avec l'unique corde dont tu disposes, et tu fais semblant d'attacher le second à son poteau », profère Nasreddin qui manifestement parle sérieusement.

- « Mais il n'y aura pas de corde autour du cou du second âne, s'écrie le paysan exaspéré par ce conseil si absurde, et il partira de mon champ pendant la nuit, et c'est moi qui aura tous les ennuis avec les voisins car la bête piétinera leur récolte ! »

Nasreddin rétorque :

- « Tu me demandes une solution, je te la donne. A présent, fais ce que tu veux ! »

Le paysan reste dubitatif, mais il n'a pas d'autre choix que celui d'exécuter à la lettre les conseils farfelus de cet incompréhensible Nasreddin. Alors il passe la corde autour du cou du premier âne et l'attache au poteau, puis en fait autant avec le second, mais cette fois-ci avec une corde imaginaire, en espérant que personne, hormis ce diable de Nasreddin, ne l'observe. Puis il s'en va sans se retourner, comme si de rien n'était, bien qu'il ne soit pas du tout convaincu.

Et le lendemain matin, lorsqu'il revient au pré, quel n'est pas son étonnement de constater que les deux ânes n'ont pas bougé.

Il libère alors le premier et invite, d'un claquement de langue, le second à le suivre. Mais il n'y a rien à faire. La bête qui n'est pourtant pas attachée, refuse obstinément de le suivre.

Il a beau faire, la rudoyer, la flatter: elle ne bouge pas.

Alors, découragé, il lève la tête pour prendre le ciel à témoin que ce Nasreddin est un dangereux sorcier, mais son regard se pose sur celui qu'il s'apprêtait à maudire.

Un large sourire fend le visage de Nasreddin.

Le paysan l'interroge du regard. Et Nasreddin lui crie :

- « Mais détache-la donc cette bête ! »

- « Mais voyons, pourquoi la détacherais-je alors que je n'ai fait que semblant de l'attacher hier soir ? »

- « Mais réfléchis donc un peu, malheureux, si toi tu le sais qu'elle n'est pas attachée, elle, elle ne le sait pas ! »

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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sevim 08/05/2011 11:52


Très beau témoignage, merci. La cape d'invisibilité est d'une poésie touchante, désignant sans dire le coeur léger de l'amour. Sylvie