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Après quoi cours-tu Jean-Pierre ?

Gare de Budapest
Gare de Budapest

Gare de Budapest

- " Jean-Pierre tu as 60 ans, tu es aveugle et tu continues inlassablement à parcourir le monde. Récemment tu étais au Maroc, en juillet tu t’envoles avec ta fille Leïla pour l’Inde.

Pourquoi voyages-tu alors que tu es aveugle ? C’est la première question qui me vient spontanément. Nous autres gens qui voyons, pensons, à tort ou à raison, que voyager et être aveugle ne marchent pas forcément main dans la main."

« Mon ami, offre-moi d’emblée la liberté de ne pas répondre directement à ta question. Je ne suis pas qu’une machine réactive qui distribuerait des réponses toutes faites ! Et d’ailleurs, pour te répondre, il faudrait que je prétende me connaître. Une telle allégation dirait ma mort, ou si tu préfères une fidélité à un moi inchangé, un autre synonyme de mort !

Avec ta permission, je m’adresse d’abord à celui qui pose la question, la forme de la question est secondaire. Faisons avec ton assentiment quelques mises au point.

D’une certaine manière je ne parcours plus le monde depuis que j’ai réalisé qu’il n’est pas là-bas, loin, une géographie étrangère à connaître pour la transformer en souvenir, un endroit vers qui aller.

J’éprouve aujourd’hui l’indicible sensation de marcher-rouler-voler sur mon propre corps, qui prend aussi la forme de la terre découpée en pays. Et cette évidence est une célébration.

Comme tu le sais, je n’adhère à aucune chapelle, ni à des définitions définitives, et c’est là que réside ma liberté d’esprit.

Fichier hébergé par Archive-Host.com

Me revient, d’abysses mémoriels, cette phrase d’une femme à qui je demandais une information, alors que je me guidais avec la canne blanche, cherchant un numéro dans une rue à Tours :

- « Mais monsieur vous ne correspondez pas du tout aux aveugles que j’ai aidés jusque-là ! »

A l’époque je l’avais envoyée promener, pourtant elle me signifiait, sans en être elle-même consciente, combien j’étais libre de l’image de l’aveugle immobilisé par les peurs !

La seule prison qui soit, n’est ni en maladie, ni en handicap, ni en béton, grilles et portes blindées, mais uniquement celle que nous créons avec notre propre esprit, mais cela je ne l’avais pas encore réalisé.

Pourquoi je voyage n’a pas de réponse ou si tu préfères en aurait de trop.

Je voyage parce que je ne sais faire autrement, ou je voyage parce que je suis moi-même de passage, comme toutes les créatures.

Après un silence :

« Quand mon ami Jérôme me décrit un paysage sur les hauts plateaux arides du Yémen, par exemple, je ne fais pas l'expérience de ce qu'il visionne, j'écoute ce qu'il dit, accueillant l'impact qu'a sur lui ce qu'il voit. Je n'essaie pas vraiment de me représenter ce qu'il décrit, mais de ressentir ce qui l'anime, autrement dit, ce que le paysage provoque sur lui.

Je me réjouis du lien qu'il y a entre le paysage, Jérôme et l'auditeur que je suis.

Pour moi voyager et être aveugle marchent ensemble, mais je ne sais pas très bien ce que c’est qu’être aveugle et encore moins qu’est-ce que voyager !

Ma question à moi serait :

Qu’est-ce que c’est ne pas voyager ?

Tu vois, comme je n’ai pas de réponse, je te pose une question, ainsi je ne prends pas ce que tu me donnes, car en fait je ne sais pas très bien quoi faire avec !

Où commence le voyage ?

Où finit-il ?

 

                 Maroc ...thé

                   Maroc                     

Je me perçois nomade, n’ayant pas ou prou la sensation du tangible, de l’immobilité, de la sécurité, du définitif, et cela, où que l’absence de mes yeux se porte ! D’ailleurs, pour la petite histoire, quand je séjourne dans ma maison de village, dans le sud Ardèche, un sac-à-dos - bleu semblerait-il - avec un minimum de vêtements et de quoi brosser dents et cheveux restants, attend d’être endossé nuit et jour.

Les murs en pierre durent sans doute plus longtemps que ceux d’une tente ou d’une yourte, mais ils appartiennent eux aussi au monde de l’éphémère, ne l’oublions pas.

Un jour j’ai parlé avec un aveugle, croisé à Lyon ; il m’a dit, plutôt indigné, quand il a appris que je voyageais :

- « Moi, tu me fais tourner en voiture autour d’un paté de maison et tu me dis que l’on est de l’autre côté du monde et je te crois ! »

Il attendait, avec un sourire à peine dissimulé, un sourire qui s’entend, la manière dont j’allais réagir et justifier mes errances en aveugle.

Je lui ai répondu :

 - «  Pour moi c’est pareil ! »

J’ai entendu un petit bruit de salive ravalée. Il était désorienté, troublé. Je ne me défendais pas, je ne me justifiais pas davantage. J’étais d’accord avec lui et pourtant je faisais le contraire de ce qu’il vivait.

Puis j’ai ajouté, amoureux du paradoxe :

  - « Pareil pour moi, mais différent ! »

Il n’a pas insisté, son jugement était sans appel, il dialoguait avec un incohérent !

Nous avons repris chacun notre métro, lui vers son connu et moi dans l’inconnaissable.

Quand je pose le matin un pied en dehors du lit, je poursuis le voyage, c’est-à-dire le mouvement impersonnel de tout ce qui existe en l’accompagnant.

Que je passe l’aspirateur sur le tapis afghan du salon de musique d’où j’écris ces lignes, où, bien que je marche à travers les rues empuanties de souffre de Roturoa en Nouvelle-Zélande, je suis passant, nomade.

Je suis parti sur les routes du monde à seize ans, par réaction et je me disais voyageant uniquement lorsque j’étais en Syrie, en Tanzanie, au Danemark ou au Bélize. Il y avait là-bas et ici. Là-bas représentait pour moi le voyage, ici en France le quotidien que je voulais fuir à n’importe quel prix.

Il y avait une forte tension entre ces deux apparentes manières de vivre et cela me faisait souffrir. Un jour j’ai réalisé qu’il n’y a qu’ici partout et j’ai cessé de m’inquiéter et de tout diviser, d’isoler le voyage du non-voyage, le spirituel du profane, et ça ne m’empêchera pas d’aller en Algérie en janvier prochain, inch Allah ! ni de cuisiner un riz pilaf quand ce dialogue sera terminé !

Varanasi avec Leïla

Varanasi avec Leïla

J’espère de tout cœur que je n’ai pas répondu à ta question et surtout que tu en es heureux ! »

- « Tu as répondu à ma question et je suis malheureux mais tu n’y peux rien ! »

« Si tu crois aux voyages guérisseurs qui te permettraient de retrouver ton boulot et ta famille ensuite avec plus de sérénité et moins d’esprit de division, viens avec moi un de ces jours. Que dirais-tu de la Bretagne, j’ai de merveilleux amis à Riec-sur-Bélon, les huîtres y sont délicieuses, le cidre exquis, mais est-ce du voyage pour toi la Bretagne ou faut-il que nous nous envolions au moins pour les steppes d’Azerbaïdjan ? »

Mon ami amusé et moqueur me tape sur l’épaule et rétorque en m’imitant :

- «Tu me permets Jean-Pierre de ne pas répondre ! »

Un long silence sur le seuil duquel les mots s’inclinent et avouent leur impuissance à le décrire. Puis je reprends :

- « Toi qui chéris tant les pays du soleil levant, je sais que tu aimes les histoires, écoute celle-ci :

A l’époque où j’étais ado, et où je me mettais tout le monde à dos, je me revois me contorsionnant sur la descente de lit dépenaillée, bredouillant toutes sortes de sons, à la recherche de la tonalité secrète qui permettrait enfin à cette médiocrité de tapis de devenir volant. Je voulais aller autre part, mais ni le Kenya, ni la Bolivie, ni le Pakistan, ne m’amenèrent ailleurs , et encore moins ce misérable tapis !

La recherche du mantra magique qui fait planer s’est évaporée et le tapis est redevenu tapis. Et que ce soit en Egypte ou à Villefranche sur Saône, où mes pas se nourrissent de la relation avec le désert ou le bitume de la rue nationale, c’est toujours ici, toujours le même voyage, celui qui ne va plus autre part !

Mais comme nous sommes en train de parler dans le salon de musique, je te propose de voyager avec des sons et des rythmes qui dépoussièrent les tapis sans les rendre volants.

Tu connais Mercan Dede ? Des amis d’Ivry-sur-Seine m’ont laissé des cd de cet artiste turc qui marie si bien tradition soufie et techno.

Si tu veux bien, fermons les yeux et regardons le paysage sonore défiler ! Ainsi tu seras un peu aveugle, juste un peu, et tu verras tu ne comprendras, pas plus que moi, pourquoi tu voyages dans un pays de fréquences sonores .… Et ensuite, ça sera à mon tour de te poser la même question, et nous mangerons un riz pilaf avec des carottes au cumin et une orange à la cannelle, en reconnaissant que nous n’avons pas de réponses, et que c’est bien ainsi . »

 Ethiopie, Yémen, Cambodge
 Ethiopie, Yémen, Cambodge
 Ethiopie, Yémen, Cambodge
 Ethiopie, Yémen, Cambodge

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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jeko 29/01/2017 22:13

salut jean pierre moi parfois il m'arive de voyager... avec du jaune
bonne année a toi jean pierre et bon article

bordonaro 28/01/2017 22:20

on court tous après quelque chose...