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Un point de vue journalistique sur un aveugle à la recherche de la vue sur les points

 

 

 

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Jean-Pierre Brouillaud. Frappé de cécité à l’âge de 16 ans, l’homme a trouvé dans le voyage sa voie vers la résilience.

 

Le soleil s’est couché depuis longtemps sur Laboule, petit village niché au fin fond de l’Ardèche. Le bout du monde. C’est ici que Jean-Pierre pose ses bagages, jamais complètement défaits, entre deux voyages. Il fait nuit, mais il s’en moque : “vous, les voyants, vous voyez noir. Moi je ne vois rien”, assène-t-il alors qu’il remonte, précédé de sa canne blanche, le chemin qui mène à sa petite maison.

 

Difficile d’imaginer cette silhouette frêle et tâtonnante sillonner le globe, et pourtant. Jean-Pierre est aveugle, mais il l’assure, sa “différence” n’est pas incompatible avec son existence d’aventurier. Mieux, le voyage est devenu sa thérapie. Le seul moyen qu’il ait trouvé pour arrêter de broyer du noir et empêcher une chute sans fin dans sa nuit sans fond.

 

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L’homme ne porte pas de lunettes noires. Il cerne le monde au travers d’un verre dépoli, mais son regard n’est jamais fuyant. C’est sans détour, en apparence stoïque, qu’il conte sa propre histoire.

 

À 6 ans, Jean-Pierre se crève un œil. Avec une fourche, croit-il se souvenir. “A moins que ce ne soit le fruit de mon imagination”, lâche-t-il dans un sourire désarçonnant. Il traîne dès lors, bien malgré lui, ses guêtres dans une institution pour malvoyants, à Angers, mais distingue encore son reflet dans le miroir. C’est un glaucome qui va définitivement lui faire perdre la vue, il a 16 ans. Son intégration à l’institut national des jeunes aveugles (INJA), à Paris, n’arrange rien : il est privé de ses derniers repères. Le blackout est total. Mais ce n’est qu’en entendant, à travers la porte, sa mère dire à son père qu’étant aveugle, “il n’aura jamais de femme” qu’il percute.

 

Uppercut. Mauvais oeil. Blessure narcissique profonde. À le voir expédier cet épisode en feignant le détachement, l’on devine que celle-ci n’est pas refermée. “Sa nuit” commence. La haine l’aveugle encore davantage que cette “saloperie qui le ronge”. Tout le monde devient bouc émissaire : sa famille, les médecins, les filles qu’il se jure de “consommer”, les enseignants qui lui prédisent un avenir tout tracé (kiné, accordeur de pianos). Seul M. Monde, son prof de géo un brin à la marge, trouve grâce à ses yeux. “Une coïncidence”, devance-t-il, l’enseignant n’ayant pas déclenché son appétence pour l’ailleurs.

 

Gambie Pascal § J-P

 

Il n’empêche qu’une fois viré de l’INJA, émancipé par ses parents, il part en quête d’un “monde meilleur”. Marche ou crève, il opte pour la première solution. Aux sentiers balisés, il préfère l’inconnu. Direction l’Inde en stop, en solitaire, sans un sou en poche. Avec comme seul bagage son corps meurtri et pour seule arme ses grands principes philosophiques, qui lui donnent alors un air suffisant. Pure folie.

 

Mais l’époque s’y prête. On est en plein mouvement hippie. Il brandit le slogan “Amour, paix, liberté” pour “justifier ses errances” et explore les bas-fonds de son être en découvrant les cinq continents. Sans vision, plus de frontières, de distances, de notion du temps. Sa frénésie d’expéditions semble sans fin, comme s’il tentait de rattraper son ombre. Il érige le système D en règle de conduite, vit de mendicité, de petits trafics, devient chercheur d’or en Amazonie. Use et abuse des drogues. Se perd dans le trop plein de sexe. Se perd tout court. Dans les rues grouillantes d’Istanbul ; en Suède, dans une tempête de neige. Il passe son temps à “dégueuler sur l’Occident”. Puis il se rend à l’évidence : l’ailleurs n’est pas forcément mieux que l’ici.

 

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Mais son voyage sans fin n’est pas vain. C’est grâce au voyage, en se confrontant à des situations toujours plus audacieuses, qu’il plonge dans les “nocturnités de son existence”. Grâce au voyage, qu’il sort de sa vision étriquée. Qu’il réalise que ce n’est pas en convoitant ce qu’il n’a pas qu’il sera heureux. Grâce au voyage, encore, qu’il comprend que l’Autre n’est pas responsable de sa condition, et que sans bienveillance, “il n’aurait rien pu faire” . C’est grâce au voyage, enfin, qu’il réalise combien, en se laissant happer par son désespoir, il s’est aveuglé lui-même. Les murs de sa prison commencent à se fendiller. Résilience. Le mot commence à avoir une résonance.

 

À l’image du narrateur, le récit n’est ni convenant ni convenu. Il pourrait d’ailleurs facilement basculer dans le fantastique, si Jean-Pierre ne ramenait pas de ses épopées quelques témoins. De ses évasions, peu de photos, ces traces qui enferment le visible dans un cadre. Peu d’images. Des sensations, des odeurs, des sons, comme cette impression de pénétrer dans une volière lorsqu’il franchit la frontière entre le Pakistan et l’Inde. Mais surtout beaucoup de rencontres, comme autant de miroirs.

 

 

Des guides, avec lesquels il a parfois esquissé un pas de deux maladroit. Des complices de toujours, à l’instar de Christian : le graveur sur noix de coco d’alors, rencontré en Inde, est venu s’installer près de son acolyte à Laboule, et gère son blog, L’Illusion du handicap. Il y a des femmes aussi. De celles consommées frénétiquement aux grandes Amours qui, à défaut de lui faire recouvrer la vue, l’ont fait renouer avec la vie. Eva, sa compagne actuelle, séduite notamment par “son humanité pas trop politiquement correcte”. Mais aussi Marie, rencontrée au Pérou au début des années 80, et qui lui donna Leila, en 1995. Avec l’arrivée de sa fille dans le “monde des formes”, sa vie retrouve un peu de relief. Il n’est plus “seulement aveugle”, il est aussi père.

 

JP livres

 

C’est un long chemin d’être aveugle”, confesse Jean-Pierre, qui entrevoit enfin, à 57 ans et après avoir enquillé les kilomètres, celui de sa reconstruction. Lui qui “ne dissocie plus le voyage de l’immobilité” et estime “n’avoir rien fait de sa vie” a plein de projets. Il entend notamment se rendre au Maroc, pour rencontrer le comte Pozzo di Borgo, et il voudrait réaliser un documentaire sur le quotidien d’aveugles dans des parties reculées du globe.

 

S’il avoue ne pas s’être totalement extirpé de son cauchemar ténébreux, Jean-Pierre regrette de ne pouvoir en griffonner, sur un coin de table, les dernières lignes. De cette “écriture noire”, qui est celle des voyants.

 

Pauline Machard

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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veronique Weinberger 02/02/2014 17:55

"c'est un long chemin d'être aveugle" dis-tu à Pauline Machard , je suis d'accord avec toi Jean-Pierre , mais je sens que mon coeur voit de mieux en mieux . . .
En lisant ton blog , je te rencontre pas à pas . . .
A bientôt , Amigo

la nuit 28/09/2013 12:41

et voila pour que je lise un texte il faut qu'il ne soit pas de toi ..... j'y repasserai , je vais bien finir par le lire se blog .

Laret 26/09/2013 07:46

Bravo et félicitations pour ton courage et ta volonté!Mes meilleures amitiés,Jean-Pierre.