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Un aveugle en Afrique noire

Un aveugle en Afrique noire

Au Zaïre, en 1977,  dans la région du haut Sabba, nous dûmes contourner l’Ouganda vu qu’Idi Amin Dada, célèbre président sanguinaire, jetait nombre de voyageurs blancs dans des geôles d’où ils ne revinrent pas toujours. Alors nous marchâmes, marchâmes, dormant tantôt dehors dans la grande forêt frémissante, avec la peur au ventre, tantôt dans une case de passage dans de paisibles villages. Nous espérions rejoindre la côte orientale de l’Afrique et y trouver un bateau pour rallier un port comme Karachi ou Bombay.

Les rares gens qui parlaient le français, les instituteurs dans les villages, disaient avec une formidable logique que nous devions très bien être rémunérés par nos gouvernements pour réaliser un voyage aussi fatiguant, tout à pied. Nous mîmes un certain temps pour comprendre la cohérence de cette déduction.
Les rares blancs qui passaient par là étaient motorisés, commerçants grecs, vieux colons belges, géographes, vulcanologues, zoologues, enfin des européens qui travaillaient en voyageant. Dans le regard des villageois, cela ne pouvait qu’être notre cas, évidemment, les blancs travaillent toujours durement, c’est connu, ils l’ont assez rabâché pendant l’air florissant de la colonisation. Et comme nous étions à pied, plutôt loqueteux, que nous évoluions plus doucement que nos congénères en quatre-quatre, ce qui prenait plus de temps pour accomplir notre mission, la rétribution devait forcément être proportionnelle à nos efforts.
Nous tentâmes d’expliquer notre  vagabondage non salarié, mais si les mots rentraient dans la tête de notre vis-à-vis, le sens lui échappait, tellement il était inconcevable qu’un blanc marche gratuitement, dorme n’importe où, se lave dans les rivières rencontrées, mange ce qu’il trouve sur sa route.
Donc ces réflexions finirent par nous amuser quand nous comprîmes leur sens et notre méprise.
Parler la même langue ne suffit pas, il convient de la parler à partir de références communes. Ce constat me fut dévoilé pendant ce périple africain.

Mais il y avait autre chose dans cette région du monde qui ne concernait que moi.

Ce tout autre chose était en lien direct avec la cécité que je traînais comme un boulet à mes heures de bleus à l’âme.
Je croyais naïvement que la cécité n’aurait pas dû m’échoir, que c’était injuste, une erreur sans doute, en bref qu’elle n’était pas mienne.
Quand les villageois découvraient que mes yeux étaient morts, ils commençaient par me dire de rentrer dans mon pays où de grands docteurs me redonneraient la vue. Là encore je me butais à leur incompréhension, quand j’expliquai que la médecine ne pouvait rien faire pour mon cas. Il faut dire que les colons leur avaient fait entrer dans la cervelle que les maladies dans les pays civilisés se soignaient. Donc un blanc aveugle, ça leur semblait tout bonnement inconcevable. Alors il riaient, riaient, se tapaient sur les cuisses, le ventre, faisaient des commentaires entre eux et riaient, riaient encore, si bien que ça finissait par me mettre franchement mal à l’aise. Je pensais que leurs rires étaient autant de moqueries.

C’était une époque où je prenais tout pour moi, comme si le monde ne tournait qu’autour de mon noyau égotique !
Il faut dire que la susceptibilité avait construit son nid dans le cœur du jeune homme qui saignait par tous ses pores le désir absurde et ravageur d’être un autre.
Bien des années plus tard, je réaliserai combien l’attitude de ces villageois africains fut une aide pour m’aider à grandir, prendre conscience que je m’identifiais trop à la cécité en la refusant. Par ce geste de dénégation j’alimentais ma dépendance à ce que je rejetais.
Cela me faisait souffrir évidemment et cette identité complice avec le handicap refusé servait d’excuses et de justifications à mes déprimes et agressivités. On ne fait rien pour rien, même si les bénéfices sont préjudiciables.

 

            Gambie-Pascal---J-P-.JPG                           J-P et Pascal en Gambie

Je ne m’aimais pas et ce non amour de soi mêlé d’auto apitoiement est incontestablement l’expression la plus criante de l’homme qui réduit son identité à son ego. Mais l’ego ne me préoccupait guère à cette époque. Je n’avais pas encore rencontré Surdas, le poète aveugle indien qui, par un constant incendie laudatif de mots, célébrait la vie en chantant des louanges krishnaïtes, ni n’avait entendu parler de l’anatolien inspiré Taptuk, ne voyant que par les yeux de la sagesse, tout en balayant la cour du couvent de son bien-aimé maître Yunus Emré.
Je ne réalisais pas encore que l’ego n’est qu’une représentation identitaire qu’un être humain se fait de lui-même, une restriction qui se conjugue entre auto admiration et auto dévaluation.
Il faut dire qu’en ces temps ardents, loin de nous était l’humilité de la poussière des pistes que nous foulions, inconnue la patience que déploient les montagnes pour s’élever.
 
Je ne m’aimais pas parce que l’amour ne tolère pas de distance et moi je courais, courais, après une fugitive image idéale de moi-même, un héros aux visages contradictoires que je repeignais chaque soir avant de m’endormir. Cette créature chimérique avait de multiples figures. Elle prenait les contours que lui donnaient les pinceaux de mes manques.
J’étais dans mes rêves hobo et sadhou en même temps, hors-la-loi et mystique, une face Gandhienne, une autre Pulan Devi, un impossible métissage du Christ et de Robin des Bois - sans oublier Tintin, le célèbre personnage de bande dessinée.

 

             guinee-bissao.jpg                             Guinée-Bissao

J’étais tout ou plutôt je voulais être n’importe qui, mais un qui archétypal tout de même, ouvreur de chemin, pourchassé ou adulé, mais pas un homme ordinaire. Ca non. A croire qu’il y a un lien entre ne pas exister et une idéalisation ambitieuse !

Et tout ce foutoir existentiel s’appelait Jean-Pierre, mais sous l’étiquette il n’y avait qu’un chaos identitaire rafistolé par un fil de souffrance.
Le routard que j’étais, l’art des racines dans le langage des oiseaux,

(roots et art en anglais ),  prétendait ne rien vouloir dans ses discours pour montrer aux dupes éventuelles qu’il était libre de tout.
En fait cette absence de je désirait tout,  absolument tout, mais sans aucun effort pour l’obtenir.
J’aspirais à la richesse spontanée qui ne m’aurait jamais encombrée : femmes, argent inépuisable, un égaré quoi comme il y en a toujours eu et comme il en existera toujours. Un dérouté sur la route.
Et par-dessus tout je crois que je rêvais de prendre toutes les formes. Par exemple, en entendant les singes crier et sauter de lianes en branches, j’ambitionnais leur agilité. J’aurais voulu être ici et là-bas en même temps, la pluie et le soleil, un mystique athée, mais la volonté est impuissante tant qu’elle a pour moteur le profit, l’espérance et le contrôle.
J’avais l’âme usée et je croyais que je m’amusais !
Plutôt que d’amener de la lucidité dans nos fonctionnements, nous nous mettions en danger et de ce fait nous avions d’autres urgences : trouver de quoi manger était déjà chose laborieuse, des fruits verts glanés de-ci de-là, de temps en temps un repas offert par les villageois. Nous avions souvent le ventre vide et comme nous ne connaissions pas ce qui semble aujourd’hui indispensable pour survivre en terme de kilojoule, nous survivions même si nos rêves nocturnes et diurnes étaient peuplés de steaks et autres plats maternels. Nous nous alimentions de mets rêvés et de désirs de demains plus confortables.

Un aveugle en Afrique noire
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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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veronique Weinberger 08/02/2014 12:28

décidément , j'aime ta lucidité , Amigo !

Laret Jean-Pierre 16/04/2012 08:13

Tu as beaucoup"bourlingué",...quel courage.J'ai toujours admiré ce courage et ta volonté.Je ne sais vraiment pas ce que je deviendrais si.....?

Jean-Pierre Brouillaud 16/04/2012 10:07



on ne peut dire quoique ce soit avec certitude au conditionnel !



visee jean paul 15/04/2012 18:02

je vous remercie beaucoup mais je suis loin d'avoir votre talent d'écrivain. j'écris sur C4N pseudo: "jp.visee" et voici mon dernier article paru
hier:http://www.come4news.com/ces-associations-qui-travaillent-dans-l-ombre-874587
C4N me permet de diffuser mes coups de gueule sur des sujets qui fâchent comme la pauvreté, l'immigration, les sans papiers etc.. et il est toujours plaisant de lire ce que vous écrivez avec autant
de sincérité. si vous avez un fan club Monsieur Brouillaud, alors j'en fais parti!
cordialement

Jean-Pierre Brouillaud 15/04/2012 20:19



oui un "fan club" qui ferait neiger les euros et nous les colecterions et irions faire un grand banquet en plein air dans une banlieue laissée pour compte  avec tous ses habitants , pourquoi
pas ? j'écris, vous tendez Jean-Paul la cybile, nous transformons l'eau en vin, nos rêves en réel, les pavés des rues en caviard, nous faisons chuter les étoiles du firmamment et recueillons leur
or et la banlieue se métamorphose en un jardin où désespoir et espoir n'appartiendraient plus qu'à la mémoire !


 



visee jean paul 15/04/2012 15:11

toujours un ravissement de vous lire. un appel à la réflexion et à la tolérance qui nous rappelle notre vie faite de facilité et de confort. merci d'écrire pour nous
cordialement

Jean-Pierre Brouillaud 15/04/2012 16:39



et si vous écriviez pour nous Jean-Paul votre vie faite de facilités et de conforts ? Je rappelle aux lecteurs qu'il y a un espace créativité dans ce blog où vous pouvez écrire, dessiner, poser
des photos, de la musique , etc, il vous suffit de m'envoyer par mail ce que vous souhaitez éditer, et mon ami et voisin Christian Hornick, l'administrateur du blog, incluera vos oeuvres dans cet
espace. Tous à vos crayons, guitares, et osez vous dire en toute simplicité comme il pleut ou neige; laissez pleuvoir ou neiger les mots qui vous viennent !