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Un aveugle adolescent

Un aveugle adolescent

Je suis aveugle. J’ai seize ans. Je suis dans une institution spécialisée, comme ils disent, qui est censée préparer l’adolescent handicapé à s’armer pour devenir comme les autres, comme les gens normaux.

Pour que je puisse adhérer à leur plan, qu’ils me montrent une personne normale !

Je m’aperçois très vite que le fait d’être aveugle, laisse croire à ceux qui ne le sont pas qu’ils sont normaux. Il leur en faut peu pour se contenter, une comparaison, croire que l’autre a quelque chose en moins, cela leur donne l’impression d’avoir « du plus ». Et le plus ça séduit tout le monde, pourtant ça n’enlève pas le manque premier, celui qu’aucun objet, aucune situation, ne peut combler.

Les gens normaux, j’ai fini par comprendre tout seul, sont les gens comme il faut. Mais comme il faut ça sonne faux parce que l’on ne peut pas être soi et être comme il faut. Etre soi tue les modèles, essouffle les comparaisons et les anéantit.

Petit on fait comme maman, comme papa, ça c’est naturel, c’est la loi de l’imitation, du reflet qui oublie son origine. Puis un jour à treize ans passé on découvre le goût et la jubilation de marcher son propre chemin, d’aller se cacher à la récréation, à l’infirmerie, infirmerie interdite, sauf aux malades, lieu de solitude où l’on n’a pas à se conformer et à choisir son camp. On découvre alors qu’il n’y a pas un chemin tracé, ni d’intérêt à suivre ceux qui pointent du doigt et de la voix un chemin qui n’existe que dans leurs désirs incolores de vous asservir. A partir de cette prise de conscience là, les panneaux éducationnels qui vantent la route à prendre pour devenir comme il faut, on n’y croit plus.

Depuis cette découverte je suis comme l’araignée, devant moi je jette un fil fragile et je marche dessus. Ce chemin c’est moi, moi le créant, moi le marchant, moi le mécréant, disent ceux qui me trouvent bizarre, ceux qui ont l’ambition de devenir comme il faut.

J’ai parfois envie de leur dire que ce n’est pas un garant de bonne santé que d’être assimilable à la norme, mais j’apprends à me taire, vu que de dire les choses ça ne change rien ou si peu.

Personne n’a su me montrer comment ça pourrait cautionner une bonne santé morale que d'être assimilable à un collectif profondément névrosé ?

J’aime la poésie, Arthur Rimbaud, ce volcan de mots en fusion, la poésie et la musique pop comme l’on dit. Les garçons ne parlent que de football et les filles de vêtements à la mode. J’aime aussi beaucoup les filles, elles m’allument des désirs impétueux de partout.

Dans quelques mois j’effectuerai mon premier voyage hors frontière, j’irai à Bruxelles, assister à un concert mythique des Rolling Stones.

Un aveugle adolescent

Mon meilleur ami est clandestin. Je le nourris avec deux piles que je vole dans un tiroir du directeur. Lui il me nourrit d’idées nouvelles et de musiques. J’ai fait un petit trou discret dans mon oreiller et il passe son temps à attendre que j’appuie le soir sur un bouton pour m’apporter des nouvelles de dehors. Lui il parle le langage d’au-delà des murs qui enclosent l’école spécialisée où ils veulent faire de moi un singe savant. Mais un singe savant c’est malheureux, ça sait tout ou presque sur le monde mais si peu sur soi. Lionel, mon voisin de lit, le premier de la classe, en témoigne. Lui il n’écoute pas le transistor, campus, l’émission de Michel Lancelot, la contre-culture, l’antipsychiatrie, il étudie pour être plus tard quelqu’un qui aura réussi. Encore un candidat brillant au comme il faut ! Il admire les meilleurs, les grands footballeurs, les règles grammaticales, les théorèmes, les beaux vêtements. Il donne toujours raison aux plus forts. Il méprise les faibles. Je cours plus vite que lui et cela l’intrigue et lui déplaît. Moi qui ne me bats en rien, comment puis-je courir si vite et bondir au-dessus de la corde comme une gazelle ?  Je ne lui dis pas que cela, je ne le recherche pas plus qu’autre chose. Ca se fait tout seul. Je cours et je saute pour moi, et les comparaisons leurs appartiennent. Le vent est mon ami, il me porte parce que nous avons une invisible histoire d’amour qui nous relie. Ca ne réclame pas d’explications.

Depuis que j’écoute mon clandestin ami je sais ce que je veux faire. En fait je veux faire ce que je suis : hippie.

Selon un lexicographe américain, cité par Michel Lancelot, dans l’émission campus, le terme «hippie» aurait son origine dans un vocable africain «hip», dérivé d’un mot wolof  «hip» qui signifierait : ouvrir ses yeux. Pas mal pour un aveugle !

 

             Michel-Lancelot.jpg

 

Le prof de français se désespère parce que je n’écoute pas ses explications. Pourquoi serait-il un modèle, il sent la sueur, il crie, il récompense de bonnes notes les élèves attentifs et croit punir avec des zéros ma conduite insolente. Mais pourquoi devrais-je me réjouir d’un vingt et me désoler pour un zéro ? Ces étalonnages ne me concernent absolument pas.

Le pauvre homme dit qu’il s’arrache les cheveux face à ma conduite aberrante, qu’il veut mon bien, veut faire de moi quelqu’un de respectable. Mais la considération des autres ne m’intéresse pas, je n’ai aucun chemin à suivre, je suis mon propre chemin, un chemin sans lendemain prévu. Je vis, je ne calcule pas.

Pourquoi devrais-je apprendre ceci ou cela pour être aimé ou apprécié ?

La seule question qui me vient devant ce prof : est-il heureux ?

Je lui ai posé, naturellement, et il m’a répondu un peu hautain que j’étais une fois de plus hors sujet.

J’ai souri intérieurement et gardé  le silence.

J’ai souri car je sais qu’être hors sujet ça n’existe pas, la vie est si ample, si partout que l’on ne peut être en dehors d’elle.

Avant de me taire,  j’ai tenté d’expliquer cela à bien des gens, mais personne n’entrevoit à quoi je fais allusion. Tant pis, je ne veux pas faire le prof, je ne veux pas de suiveurs, je crois d’ailleurs que cela ne tolère pas d’explications, c’est une évidence. La vie est partout. Je suis partout. Je suis moi et je suis même ceux qui me considèrent comme un âne, et il y en a beaucoup, des profs bien sûr mais des élèves aussi. Comme dans ma générosité naturelle, générosité dont je n’ai ni le choix ni la maîtrise, je reconnais que je suis aussi mes juges, je ne peux alors que les aimer comme ils sont. 

Tout ça c’est paradoxal, du moins en apparence.

J’ai entendu pour la première fois ce mot de la bouche d’un amoureux des idées qui parlait dans mon ami clandestin l’autre jour. J’ai ouvert un dictionnaire. J’ai fait ça discrètement, s’ils me surprenaient en train de lire un dictionnaire, ils diraient que je me moque d’eux, que je fais n’importe quoi comme d’habitude.   Et le dictionnaire qui est depuis lors devenu mon ami, comme le transistor, a dit : paradoxal a pour synonyme bizarre et illogique. J’aurai pu chercher le synonyme de synonyme, l’idée m’est passée par la tête, mais je ne chevauche pas chaque idée, autrement il y a longtemps que je ne serai plus dans cette école.

Comme je suis aveugle, un dictionnaire braille c’est très volumineux, et personne n’en possède en propre. Celui auquel j’ai eu accès appartient à la classe. Je ne peux donc pas le dissimuler sous mon oreiller. Si je n’étais pas aveugle,  j’en aurai un de poche et je ne lirai que lui, les poètes seraient un peu jaloux, mais quand je connaitrais plein de mots, j’écrirai de nouveaux poèmes. Ce n’est pas que le sens des mots qui me séduit, mais aussi leur musicalité.

Pour le moment j’écris des poèmes éphémères avec les nuages que je ne vois plus. Des poèmes qui pleuvent des couleurs et des parfums. Des parfums que je vaporise, en imagination, sur la peau des filles que je croise. Sur le cou de Patricia, de la rose, une rose exubérante comme elle. Sur celui de Maud, du muguet, un muguet discret qui exige notre attention. 

                               

 

C’est fou comment sont les hommes, ils se paient avec des mots qui ne disent pas notre vécu, des mots d’apparat, des mots non enracinés dans le vrai. Ce sont les mots-mensonges.

En tout cas ce n’est pas monsieur Durand, ce professeur de français à la mémoire grammaticale où paradent Balzac et Flaubert, qui peut m’armer pour devenir normal, si toutefois il représente cette prétendue normalité. Et puis je n’ai pas besoin d’armes, moi, il n’y a rien à tuer, ni personne, il n’y a qu’à reconnaître ce qui est vrai et voir ce qui est faux.

Voir, oui je sais, c’est soit disant un mot délicat à employer quand on est aveugle. C’est encore le prof de français, qui prétend savoir pour nous, qui nous a expliqué cela.

Je lui ai dit qu’être aveugle ne s’opposait pas forcément au fait de voir, que pour ma part j’étais aveugle extérieurement mais qu’au-dedans je voyais, ça voyait plus exactement. Il a répondu sans habiter ses paroles que j’étais une sorte de poète, mais un poète aveugle.

Puis il s’est repris, en corrigeant :

« Désormais on ne dit plus aveugle, ce mot est péjoratif,  mais non voyant. »

J’ai répondu que le mot ne changeait pas le fait.  Il m’a dit d’aller faire un petit séjour dans le couloir. Il ne pouvait pas me faire plus plaisir.

Ce que j’aime avec cette punition, c’est me retrouver seul avec les porte-manteaux et fouiller dans les poches des vestes. Certes il m’arrive de voler un bonbon ou un carambar, mais par dessus tout ce que j’adore c’est de faire leur inventaire. Une poche avec son contenu ça parle, ça raconte les légendes des uns et des autres.

Depuis ce jour mes camarades m’appellent : « une sorte de poète ». Ils croient me faire mal avec ces paroles tombées de la bouche méprisante du prof de français, mais ces paroles moqueuses ne leurs appartiennent même pas, elles ne viennent pas d’eux. D’ailleurs, si peu de choses viennent d’eux, mais ils ne le savent pas, heureusement. Ils sont des copies, des brouillons de nos éducateurs et autres professeurs. Ils ne vivent pas maintenant tels qu’ils sont, ils aspirent à devenir ceci ou cela, sans doute des gens normaux, comme il faut, ou je ne sais quelle abstraction identitaire. Toujours est-il que pour eux je suis une sorte de poète. En tout cas je ne suis pas un modèle, et je m’en réjouis immensément.

L’autre jour le prof d’histoire a dit à Franck, un voisin de classe, un gros déconneur, qu’il allait finir par me ressembler s’il continuait à ne rien écouter pendant les cours. Il n’a pas aimé cela Franck, pas du tout. Il s’est justifié, il voulait sur  le champ se démarquer de moi, j’ai trouvé bien qu’il affirme sa singularité. Je le lui ai  dit à la récréation, et il m’a traité d’imbécile, presqu’en criant pour que tout le monde l’entende. Il ne voulait rien à voir de près ou de loin à faire avec moi, ça il me l’a dit, car lui c’est un révolutionnaire qui ose l’ouvrir devant les autorités, profs, directeur, pions, tandis que moi je suis cinglé, un type pas normal qui raconte n’importe quoi.

D’ailleurs à propos de raconter n’importe quoi, cela a été confirmé par le prof d’histoire à qui j’avais expliqué mon total désintérêt pour sa matière. Je lui avais simplement dit que l’histoire était et ne pouvait qu’être qu’une version de la réalité. Chaque historien a la sienne qui souvent dépend de ses convictions. Et un rire, qui me conduisit à la porte et devant le directeur, me prit quand je m’entendis dire à ce prof excédé par mes remarques :

  - Et puis l’histoire que vous nous enseignez ce sont en faits des histoires. Je les écoute comme s’il s’agissait de fabliaux mais je ne les retiens pas. Prétendre connaître César ou Champollion et ne pas savoir qui on est ni avec qui on parle me fait rire aux larmes.

Et le prof raconteur d’histoires avec dates récurrentes perdit patience et me flanqua à la porte. Je tentai de m’expliquer dans l’imposant et solennel bureau directorial. Mais l’homme gris ours avait des oreilles sélectives. Il grogna en pianotant sur son bureau :

- " Mais mon pauvre ami vous racontez n’importe quoi. Je vais vous prendre un rendez-vous avec la psychologue mardi matin." 

Décidément ils pensaient tous de la même manière.

Ce qui était drôle c’est qu’ils pensaient plus ou moins tous pareils en me désignant comme ne pensant pas. Encore une fois j’étais le seul à en sourire.  Les autres, quand ils condescendaient à me parler au dortoir ou dans la cour, me disaient avec tous le même air, un air entendu où se mariaient mal du sérieux et de l’inquiétude, que c’était grave. J’étais un cas. J’étais malade du cerveau et je ne m’en rendais pas compte. Eux non plus ne percevaient pas qu’ils étaient tous en dehors d’eux, mais je me retenais de le dire, le monde des preuves et des justifications et autres explications ne m’intéressait pas du tout. Et ce qui était pathétique c’est quand ils me prédisaient avec importance et suffisance que je n’avais pas d’avenir possible. Là je voyais bien que nous ne marchions pas dans le même sens. Ils imitaient les autorités pour essayer d’avoir un avenir social, un comportement autorisé en société. Par ce simple geste de soumission, ils passaient à côté d’eux-mêmes. Ils avaient peur, en fait, peur de ne pas être à la hauteur de ce que l’on attendait d’eux.

Et le mardi matin arriva. 

La psychologue m’attendait. Elle me parla avec gentillesse, une gentillesse apprise. Bien qu’elle s’appela Madame Rose, elle était resserrée et n’exhalait pas vraiment son propre parfum ! Elle me posa des questions, me fît faire des jeux et finit par conclure que le pensionnat ne me convenait pas.

J’étais d’accord avec elle, mes parents gagnèrent une inquiétude de plus.

se le dimanche matin. Le curé était très austère, Dieu avait dû oublier de semer des graines de rires et d’humour dans le cœur aride de son zélateur. 

Je me méfiai déjà des gens qui ne rient pas, ils ignorent l’aspect ludique du vivant.

Un jour je lui ai dit que je connaissais le véritable prénom du Christ, que ce n’était pas Jésus mais Alain. Il a dit : «  Ah bon », puis il a repris son évangélisation. Il ne pouvait pas dialoguer naturellement, en fait voir et considérer que l’autre est autre, il fallait qu’il martèle ce qui est bien, ce qui est moral, en bref ce qui était supposé être comme il faut. Alors je lui ai remis mes explications de textes métaphysiques pour tenter de le faire sourire, et je vous le dis tout de go : ça n’a pas marché du tout. J’ai été puni pour impertinence aggravée de pensées sacrilèges.

Je vous confie ma trouvaille des fois que cela vous fasse sourire, vous qui avez de l’humour :

 « Le Christ ne pouvait pas se prénommer Jésus mais Alain pour la simple raison qu’il incarnait la divine vision, d’où le cristallin. »

J’aime les mots et quand on aime on prend à bras le corps, on triture, malaxe, et c’est ce que je fais avec les mots. Quand j’ai entendu pour la première fois le mot : incompétent, j’ai cherché dans mon ami le dictionnaire ce que le sens commun lui attribuait en termes de signification, et j’ai éclaté de rire. Je voyais le prof de français, incompétent numéro un.

 Je l’imaginai descendant les marches en lâchant de petits gaz sonores et je me disais qu’il serait par tous reconnu un-con-pétant, enfin confirmé.

jean-Pierre (torse-nu) à l'institut.

jean-Pierre (torse-nu) à l'institut.

Dans ce monde carcéral il y avait aussi monsieur Monde, le professeur de géographie s’appelait Monsieur Monde, un nom prédestiné, le hasard a de l’humour, parfois ! C’était le seul prof avec qui j’avais une affinité. Les élèves ne l’appréciaient pas. Trop de fantaisie.

Il jouait avec les mots, les lançait en l’air comme des ballons de couleurs. C’est comme ça que l’on peut prendre de la distance avec ce que l’on dit. Et quand on a une autre perspective, on conserve le sens commun du mot mais on lui en attribue d’autres, plus personnels ceux-ci, moins académiques, moins collectifs.

Un matin il nous racontait la Seine, le fleuve qui fainéante à travers Paris et sous les jolis ponts l’enjambant. Il en vînt à parler des clochards.

Quelqu’un demanda :
- C’est quoi un clochard, monsieur ?
Et moi de répondre : 
- C’est celui qui résonne avec la vie.
Et certains élèves de pouffer et de glousser.
Monsieur Monde :
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- C’est l’art de la cloche, monsieur.

Le géographe bohême rit franchement, me félicita pour mon sens de l’à-propos, puis s’approchant de ma table, il se pencha à mon oreille et précisa: 

-  Clochard se termine par la lettre d, et savoir comment les mots s’écrivent c’est aussi un art, et le mot art lui s’achève par un t, un t sans sucre que je t’invite à venir partager chez moi.

Et ce fut le départ d’une relation entre un élève marginal et un enseignant en marge.

Et plus tard, cet élève retors fît le tour du monde, peut-être pour vérifier les dire de son ami géographe.

Et il observa en effet que le Nil bleu et le Nil blanc s’unissent à Khartoum pour former ce que les arabes appellent le plus long baiser du monde.

Les eaux troubles du Mississipi lui murmurèrent les champs de coton avec leurs esclaves africains qui suaient le blues né de la nostalgie de la liberté perdue.

Au bord du fleuve géant, déception ! Il ne rencontra pas les amazones qui lui donnèrent leurs noms.


Bien plus tard un vieil homme Indien lui révéla par une maïeutique aiguë des secrets encore enfouis.

Après un mois d’entretiens en tête à tête, il demanda ce qu’il lui devait.

- Tu ne garderas rien de ce que tu as découvert, tu me paieras dans ta relation avec les autres en transmettant le meilleur de toi-même. La connaissance véritable ne se monnaie pas, elle se donne.

Pour lui la géographie ce n’était plus comme à l’école des aveugles, des cartes en relief sous les doigts, des confusions possibles avec tous ces points dessinant les frontières, les fleuves, mais désormais des odeurs, des émois, du vécu de première main. 

Et par une soirée de deux ivresses confondues, du raki pour la visible, de la lucidité dilatée pour la non manifestée, il rencontra Héraclite accroupi au pied d’une colonne du temple d’Artémis. Il agitait des osselets dans ses mains comme s’il attendait des enfants pour jouer avec lui.
Le philosophe lui parla en langue de vent et de feu :

« Les choses n’ont pas de constance. Tout change. Nulle forme ne demeure ce qu’elle est, et tout finit par se transformer en son contraire. »

Au moment précis où il trouva un peu surnaturel de parler avec un homme, son aîné de vingt-cinq siècles environ, il se découvrit seul, seul et ivre, ivre et joyeux. Il se dit qu’avec ou sans Héraclite, tout ce qui apparaît disparaît, et que seul est le flux, l’instabilité. Et il fît une chute à ce moment-là dans un trou de travaux non signalisé et termina sa nuit aux urgences dans un dispensaire d’Ephèse.

Et à l’aube, devant un café turc, des pansements aux genoux, un bandage à la tête, l’aveugle se disait :

Je n’en crois pas mes yeux, ce monde est un jeu, jouons, rions, soyons.

Et Héraclite lui rappela qu’en effet les pensées des hommes n’étaient que jeu d’enfant. 
Vingt cinq siècles ne les séparaient plus.

"Pas plus un homme qui voit qu’un homme aveugle ne voit ses propres yeux" , se dit-il en commandant une seconde tasse de café.

Un aveugle adolescent
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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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jacline 12/04/2014 15:21

quel voyage !