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Transformer le handicap en différence

Transformer le handicap en différence

Ce texte a déjà été édité une fois avant la conférence à laquelle j’étais invité auprès de monsieur Albert Jacquard, début novembre, mais il dit si bien mon vécu et l'esprit des textes que vous rencontrerez dans ce blog, qu’une nouvelle publication me semble tout à fait à sa place.

 

 

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  Albert Jacquard et Jean-Pierre Brouillaud lors des rencontres de Valence organisées par l'APAJH Drôme les 4 et 5 octobre dernier

 

Je vais parler de mon expérience de la différence, témoigner en évitant des conclusions et généralisations trop hâtives, bien que je pense que la plupart des processus individuels soient plus universels qu’ils ne paraissent. D’ailleurs un temps cette découverte a blessé mon amour-propre, ma manière de m’approprier ma différence pour la hisser au rang de handicap afin de récolter aides, attention, apitoiement, etc.

Je sais que ces propos peuvent choquer, par avance je m’en excuse, mais je veux seulement raconter mon vécu, le votre m’intéresse vivement, et il y a de la place sur ce blog si vous souhaitez le partager.

Vu d’aujourd’hui les premières étapes d’intégration de la cécité me paraisse relever du monde tout puissant de l’inconscience, monde où la peur règne et se traduit par des tentatives de nier et de répudier ce qui nous arrive.

La difficulté extrême à cohabiter avec cette nouvelle représentation d’un moi sans vue se révéla pour moi par un évident inconfort moral, une blessure narcissique et une protectrice nécessité d’être psychologiquement plus aveugle que je ne l’étais dans ma chair.

Le déni inconscient de ce qui arrivait à cet adolescent turbulent, la cécité, fut la première étape  réactive sur le chemin long et douloureux de l’intégration.

Ca a prit chez moi une forme invisible qui devança le refus, car le refus a un objet dont on est conscient : je suis aveugle mais je ne veux pas de ça, non, non, non !

Le déni fut assurément antérieur au refus, n’ayant pas d’objet conscientisé à rejeter.

S’il avait pu s’exprimer, il aurait dit :

«  Moi aveugle, mais, mon cher, vous n’y songez pas, j’espère ? »

En fait de la vulnérabilité de mes "à peine seize ans" je ne voulais surtout pas savoir que j’étais rejoint par la cécité.

Voici un exemple parlant : je jouais couramment au ballon avec mon ami Guy, et quand je fus psychologiquement aveuglé par le déni réactionnel de la cécité toute nouvelle, je décrétai que je n’aimais plus ce jeu-là, je m’installai alors au pied d’un électrophone et j’écoutai des vinyls nuit et jour, la pop musique devenant mon centre d’intérêt principal. Pour ne pas prendre conscience de mes difficultés à me mouvoir librement dans l’espace, de mon impossibilité à courir après un ballon ou après un camarade, je changeai mes habitudes, injectant de nouveaux concepts dans mes conversations pour justifier mes manières d’être.

Je peux dire que je désertai un peu ce corps au regard néantisé, ce corps devenu maladroit qui jusque-là m’avait donné tant de satisfactions en mesurant agilité, rapidité et force avec mes camarades dans des joutes sportives. Je fuyais ces gestes incertains, ces mains offensantes qui sans cesse étaient à la recherche de quelque chose. Je ne pouvais même pas fréquenter le déshonneur que désormais j’éprouvais pour ce corps fardeau que hier encore, amblyope, j’adulais parce qu’il me procurait des succès en course à pied, au saut à la corde et en crâneries diverses dans les cours de récréation.

J’oubliais ce corps dont j’aimais humer l’âcreté de la sueur après l’effort en espérant que les copains renifleraient cette preuve de virilité, et je me réfugiais dans les idées et la musique.

Mais finira par éclore le brûlant et réactionnel refus, suite à l’apparition de l’objet encombrant que devînt l’évidence de la cécité. Un cri jaillira : 

Non je n’en veux pas, non, non et non !

Un enchevêtrement d’émotions commencera son œuvre de dévastation :

la colère et la rébellion gronderont dans mon ciel intérieur.

Avec cette révolte, les accusations et les jugements pleuvront leur acidité : « C’est injuste » hurleront tous mes gestes de l’époque. Pourquoi cela arrive-t-il à moi ? Pourquoi ? Qu’ai-je fais ? Suis-je coupable ? Suis-je puni ?

Tristesse, culpabilité, rébellion, croyances diverses, entrelacés à une incompréhension stupéfaite et surtout à un immense mal-être, irrigueront le vécu de ce jeune homme en construction.

En me réveillant chaque matin, la question qui me venait avec ses mots mouillés d’exaspération, était invariablement :

Mais qui est responsable, bordel ? Et qu’est-ce que j’ai fais pour être comme ça !

Il me fallait un qui, un bouc émissaire, un objet à boxer pour me vider des vagues de courroux et de ressentiment qui asphyxiaient mon confort élémentaire de vivre.

Et je m’en prenais aux autres, la sacro sainte faute de l’autre, ne voyant pas que je me sabordais en répudiant les enseignants, toutes les autorités parentales ou sociétales, en me faisant renvoyer de partout et de toutes les écoles spécialisées, en m’éloignant des réalités et en m’enfermant dans une subjectivité de compensation.

A seize ans j’étais mûr pour les chemins de Katmandou et ses idéaux approximatifs ! J’aurais pu choisir une quelconque forme de terrorisme, mais je ne rencontrai ni les brigades rouges ni la bande à Bader, mais des jeunes qui fuyaient l’occident pour un idéal qui s’éloignait à mesure qu’ils essayaient de s’en approcher.

Après du temps, d’audacieuses tentatives à tenir debout avec cette énorme différence qu’était la cécité, toujours suivies de rechutes accablantes, pour se protéger, se faire moins mal, est apparue la résignation avec son faux visage d’acceptation. Ce recouvrement partiel du refus sembla atténuer les souffrances les plus criantes et chez moi se traduisit par des paroles de renoncement, telles :

C’est ainsi, il n’y a rien à faire. A quoi bon lutter ?

Une petite voix servile, toute mienne et toute peureuse murmurait :

C’est mon destin, mon inexplicable destin, etc.

Il y avait là une amorce d’un oui tiède à l’état d’aveuglitude. Mais malgré tout la cécité représentait encore un objet, donc un ennemi, car elle me paraissait toujours étrangère, autre que moi en quelque sorte.

Ce fatalisme, qui a comme autre nom la résignation, fourbissait dans ma pénombre existentielle une nouvelle arme : C’était la naissance de la dérision et de la causticité.

Pour les entretenir je recherchai les conflits, développant des attitudes systématiquement oppositionnelles.

Et un jour, qui était plutôt une nuit, je découvris déconcerté et lucide que mes moqueries et mon corrodant sens de la dérision étaient encore une protection pour ne pas être trop affecté par le tragique des situations.

Non ce n’est pas moi, je solitaire, qui découvris cela, mais la relation de deux inconnus passablement éméchés dont l’un était sidéen et maquillait sa terreur avec de philosophiques verbosités compensatrices, tandis que l’autre grimait sa cécité avec une dédramatisante autodérision. Dans ce café Bruxellois le goût délicieusement amer de la bière me donna soudainement soif de l’autre, et cette soif était si infinie qu’elle absorba en priorité un grand nombre de bières, puis la cécité, mon volubile interlocuteur, la salle enfumée. Plus rien ne me parût étranger , plus rien. D’un seul coup toutes les frontières étaient démantelées. Et, merveilleux clin d’œil musical, d’une cassette aux musiques diverses , monsieur Jacques Brel chantait : « Sur la place », et le refrain disait ce que j’éprouvais et n’aurais pas su aussi bien exprimer :

                                              " Ainsi certains jours paraît
                                                Une flamme à nos yeux
                                                A l'église où j'allais
                                                On l'appelait le Bon Dieu
                                                L'amoureux l'appelle l'amour
                                                Le mendiant la charité
                                                Soleil l'appelle le jour

                                                Et le brave homme la bonté."

L’amour dépossède, la cécité ne m’appartenait plus, à moins que ce ne soit moi qui enfin ne m’offrait plus en pâture à sa boulimie dévorante, je ne saurais dire, mais elle était comme digérée, remise à sa place.

A ce stade on pourrait parler de l’acceptation qui n’est plus de la résignation ni du renoncement, mais une totale intégration de la réalité. Il n’y a plus moi et l’objet gênant, le désobligeant ennemi cécité, mais une reconnaissance intime que je suis certes aveugle mais pas uniquement que cela.

Et cette réalité est ce qu’elle est, et si je tente de la modifier, ce qui me la rend étrangère, aussitôt je nourris une des identifications possibles qui oscillent entre le déni, le refus et la résignation, et le miracle de l’intégration semble s’éloigner.

La différence redevient alors handicap .

Ne cherchez pas de modélisations, ni dans la souffrance décrite dans ces lignes, ni dans les étapes d'intégration , mais s'il vous plaît, recevez ce texte pour ce qu'il est, un témoignage, un partage.

Il n’y a rien de linéaire, la manière dont j’ai énoncé les différentes étapes vers l’intégration de nos différences est avant tout descriptive et pédagogique.
Il n’y a rien à croire, il n’y a pas de système à construire, chacun est là où il est.

Et si mes propos vous choquent parce que votre différence vous handicape énormément, sachez que je m’en excuse, je ne parle ici que de mon ressenti, de ma manière de vivre la cécité, manière qui n’est pas linéaire, je me répète, et vos témoignages, vos commentaires, quels qu’ils soient, sont les bienvenus.

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Comte guy 27/01/2012 15:38

Je n'avais pas pris le temps de lire cette page et je suis ravi de suivre ton cheminement de vie. L'aveuglitude..... fait aussi partie du chemin de chacun même si elle n'est pas physique. En
esperant que nous arriverons a la transcender

Jean-Pierre Brouillaud 29/01/2012 23:48



Guy je découvre ton commentaire  et je te salue en passant. A quand une visite à Laboule où j'habite encore entre deux périples dans un petit appartement fait de pierres silencieuses et
d'objets souriants. Mes pièces sont petites mais quand on aime tout est possible, certains ont même multipliés le pain, alors pourquoi n'aggrandirions-nous pas l'espace si nous avons besoin
de danser ?  


 



Michèle 17/12/2011 09:52

Voilà un témoignage qui spontanément me touche par l'acuité du regard intérieur que vous portez à ce qui se vit en vous.je reconnais là une sensibilité empreinte d'une qualité de présence à ce qui"
EST ".
oui on est là où l'on est et c'est à partir de ce simple constat que tout s'écrit, que tout se vit au coeur de l'être.
Merci pour donner autant de vous dans un si beau concentré de partage sur un sujet si délicat et riche que celui de ...la différence