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Ici tout est inch'allah.

Ici tout est inch'allah.

C’est la canicule dans ce pays qui est ordinairement une des régions les plus chaudes du globe. Ils annoncent plus de 50 degrés. Avec mon compagnon, nous auto-stoppons à la sortie de Kartoun, des rapaces planent au-dessus du paysage désolé.

 

              Soudan desert             

Nous voulons rejoindre par les pistes poussiéreuses Kosti bourgade portuaire située sur le Nil blanc, départ pour embarquer sur l’improbable bateau à vapeur qui traque une barge et qui en deux ou trois semaines devrait nous faire accoster à Juba dans le sud Soudan.

Ici tout est Inch Allah ! personne ne se permettrait d’émettre une certitude ou une probabilité qui situerait un évènement tel que l’heure d’arrivée d’un train ou d’un employé que l’on attend.

Les calendriers affichent que nous sommes le 21 juin 1977, et cette date collera longtemps à la peau de ma mémoire !

Est-il nécessaire de dire qu’en ces temps lointains le Soudan est un pays sans tourisme ?

On risque d’y croiser tout au plus une poignée d’aventuriers désargentés qui vagabondent sans savoir où demain les trouvera !

Il n’y a à cette époque que trente kilomètres d’asphalte, dans ce pays qui est grand comme cinq fois la France. Les tracasseries administratives sont innombrables, un timbre pour aller ici, un autre pour aller là, avec en filigrane la crainte de l’espionnage. Et puis le pays commence à ressentir la pression qui monte entre le nord et le sud. L’armée populaire de libération du soudan prépare la rébellion sanglante qui durera 21 ans.

Le nord : le désert et une population musulmane dont des pasteurs nomades ; le sud : les marécages d’Al Sadd, la forêt primaire et les ethnies nilotiques oscillant entre le christianisme et l’animisme. Les Dinka et les Nuer ont un mode de vie associé aux pluies qu’ils suivent pour faire paître leurs impressionnants troupeaux. Mais pour l’heure nous sommes juchés sur un chargement de coton déséquilibré, défi à la loi de la gravité elle-même !

 

          dinka-Soudan.jpg                         Dinkas

Nous n’envisageons de voyager que gratuitement et lorsqu’il nous est demandé de régler notre passage nous refusons tout bonnement sans aucune possibilité de discuter.

C’est non, lâ en arabe, un non qui a le mérite d’être entier et définitif ! Nous ne faisons pas dans le diplomatique ! nous sommes partis pour un tour du monde avec si peu d’argent que dormir et voyager doivent être obligatoirement gratuits. Aucun argument ne pourrait entailler cette obstinée position. Nous sommes arrogants en cela que nous sommes certains que nos comportements ne seront jamais monnayables !

Nous avons 21 ans, quelle que soit la situation, nous refusons de changer nos points de vue, et - ce qui n’est pas une preuve évidente d’intelligence - nous en sommes fiers !

Le conducteur et les passagers sont outrés, les blancs que nous sommes, synonymes de richesse, refusent de s’acquitter du modique prix du voyage, ils n’ont jamais vu ni pu imaginer.

Comment pourraient-ils nous percevoir autrement, car il est indubitable, même si nous ne nous en rendons pas compte à l’époque, qu’en cas de réel danger nous avons des familles qui pourraient nous secourir. Mais nous ne dérogeons surtout pas à nos habitudes que nous élevons au rang d’éthique ou de philosophie de route, et nous voyons le camion partir dans la poussière qu’il soulève. Nous sommes à présent seuls sous un soleil homicide et à des miles du premier village ou oasis. 

Nous constatons que nous n’avons plus qu’un demi litre d’eau chaude dans notre unique gourde. Pas un arbre ou un buisson pour dispenser de l’ombre. Et puis la piste mesure des kilomètres de large et les camions sont rarissimes ; nous en voyons bien un qui passe au bout de trois heures, mais il est si loin que bien que nous courons à perdre haleine pour l’arrêter, il ne nous remarque même pas.

Un peu inquiets par la tournure que prennent les évènements nous décidons de conserver le peu d’eau que nous avons. Pour ce faire, chacun notre tour nous prenons une gorgée d’eau pour nous humecter la bouche et nous la recrachons dans la gourde commune. Non, ne vous frottez pas les yeux !, vous n’avez pas rêvé, oui, oui ! vous avez bien lu cette pratique peu ragoûtante, mais voilà il y a des moments pour tout et le généralement inacceptable, selon les situations, peut être apprécié dans des cas particuliers.

En milieu d’après-midi un camion cahotant dans l’autre sens s’arrête à notre hauteur. Nous lui réclamons de l’eau. Nous apprenons, consternés, qu’il n’en a plus de potable, juste un bidon brûlant qui a contenu de l’essence. Le conducteur semble inquiet pour nous, il montre le soleil, nos têtes, et fait des signes et grimaces significatives. Il nous invite à monter auprès de lui pour nous ramener au prochain village, mais rebrousser chemin appartient au même registre idéologique que payer pour dormir ou pour voyager : il n’en est pas question.

 

           Eau.jpg                         

Je débouche le bidon d’eau duquel émane une forte odeur d’essence, je trempe quand même mes lèvres dans le liquide brûlant. Je cède à la tentation de boire, c’est sans nul doute un djinn qui opacifie un instant mes facultés de discernement. J’avale deux ou trois gorgées de ce breuvage repoussant et je n’en dis rien à mon compagnon. Le camion repart et le chauffeur nous observe comme si nous étions réellement des fous ou des inconscients, à moins que ce ne soit les deux à la fois !

Il démarre, puis quelques mètres plus loin il s’arrête et nous invite avec insistance de la voix et du geste à grimper dans sa cabine. Mais nous sommes attachés à notre image d’incorruptibilité et nous refusons.

Le crépuscule chute brusquement mais je n’ai pas le temps de me laisser envahir par les angoisses métaphysiques car une diarrhée foudroyante me dicte les positions d’urgence à suivre. Sans eau et les tripailles en ébullition, perdu dans les extrêmes aridités soudanaises et assoiffé, je me retrouve dans un inconfort plutôt paroxysmique.

 

             Soudan-Cérémonie du thé                         

Nous ne rôderons pas toute la nuit dehors, un improbable véhicule avec de l’eau potable et des gens hospitaliers nous amènera jusqu’au prochain village oasis, où dans un point d’eau saumâtre, je plongerai corps et vêtements souillés.

Que n’ai-je pas fait endurer à ce merveilleux corps : de la malaria à la typhoïde, des canicules australes aux rigueurs hivernales norvégiennes, d’indécentes agapes aux privations de bouche par manque d’argent, de peurs extrêmes à des altitudes d’allégresse, du farniente polynésien aux rudes escapades sur les pentes des volcans latino américains, des insomnies, de la déprime, sans parler des coups reçus, des hospitalisations, et ne taisons pas toute une époque de mise en pratique des ouvrages d’Henri Miller, homme d’audace et de puissance que je salue en passant, non pas en m’inclinant mais en le regardant avec le regard vivant de derrière mes yeux morts.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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