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Robert Geoffroy

Cher Jean-Pierre, ton texte m’émeut aux larmes comme m’avait profondément touché la lecture du livre de Claude Couderc, « Un amour clair-obscur ». Il y raconte l’expérience saisissante de la cécité d’Adrien à qui deux pointes de fer avaient crevé les deux yeux alors qu’il avait une dizaine d’années. Pendant les années qui suivirent, Le garçon fut tenaillé par le refus et la révolte. Or, 3 décennies plus tard, ce fut comme si j’enviais cette expression réactionnelle, ce mode particulier de résistance. Le mien fut tout autre !

Je n’avais pas encore 11 ans quand le coup de poing d’un camarade plus grand me pocha l’œil gauche, le seul qui m’avait permis jusque-là une vision résiduelle de trois dixièmes. Le reste et l’œil droit avaient été emportés par un double glaucome peu après ma naissance. J’étais désormais aveugle, même si je faisais encore la différence entre jour et nuit. Ce n’était pas un problème (j’en avais un autre) ; l’opération du décollement de la rétine finirait bien par produire ses effets ; tout de même avec une grande impatience silencieuse, j’attendais de recouvrer la vue.

Deux mois avant l’accident et avant la cécité, la médecine scolaire, l’instituteur et ma mère décident de m’envoyer dans un établissement dit spécialisé, une institution de jeunes aveugles et amblyopes. Pour l’enfant renfermé et timoré que je suis, je reçois cette annonce comme celle de ma mort. Il faut ajouter que je commençais à me sentir mieux, à m’ouvrir, à avoir des copains… Alors, est-ce que je hurle, me roule par terre, tente de résister ? En fait, je résiste à toute expression !

Résigné et infiniment malheureux, je me replie sur moi-même, je m’enferme dans ma tête, Je me coupe du monde avec qui je ne suis pas parvenu à entrer en relation. Quelques semaines s’écoulent, cinq avant la cécité, le premier neveu arrive dans la famille. Je l’avais attendu celui-là, sûr qu’il serait le « réceptacle possible » de mon affection débordante, mais ma névrose et/ou le conditionnement ambiant en ont décidé autrement. Je n’ai pas pu m’approcher de lui, le regarder ; je me suis même retourné pour ne pas le voir, POUR NE PAS VOIR, et 38 Jours plus tard, j’étais aveugle.

(Désolé à la fois d’être aussi long et de taire des éléments qui rendraient le propos plus clair ! Permettez à l’aveugle que je suis de ne pas l’être, clair, à l’occasion !)

L’annonce du placement en pension, premier choc conscient de ma vie. Je vais avoir 14 ans quand j’ai à endurer le second. Un nouveau printemps arrive et cette fois-là, la plus grande luminosité du soleil confirme moins ma capacité à distinguer nettement le jour de la nuit. Je réalise que je vais rester aveugle. Je suis désespéré, je veux mourir, j’en appelle à Dieu, je quémande un miracle… Quelques semaines plus tard, histoire de fuir le tout, je tombe éperdument amoureux sans pouvoir exprimer et vivre quoi que ce soit.

(A ma mère) : « J’ai espéré ton attention, ton regard, j’ignorais que ta culpabilité t’empêchait de diriger vers moi tes yeux. Les miens te faisaient mal. Et tu m’as envoyé en pension ! »

(A l’être aimé et/ou à ma mère toujours) : « Puisque je n’allais pas te voir, pas pouvoir te regarder, je voulais te prendre dans mes bras, je voulais te caresser, je voulais te toucher. Sans doute m’en suis-je cru indigne. Hélas, j’ai retenu le message « je suis un problème ».

Et personne n’a rien su, jamais, je m’employais plus tard à apaiser sur-le-champ toute inquiétude à mon sujet : « Tu sais, il y a si longtemps que je suis aveugle, je m’y suis habitué ! » Comme tant d’autres (je les connais bien), j’ai nié ma douleur et, du coup, j’ai empoisonné mon existence.

Reconnaissons ce que nous fait éprouver / ressentir toute épreuve. Invitons-nous à accueillir le douloureux ou tout ressenti profond autrement refoulé, réprimé, nié ou parfois trop justifié. Laissons l’histoire, ce que nous en pensons, et restons enfin un peu avec l’effet sur nous de la chose. Tous les chocs, toutes les histoires sont passés, mais ici et maintenant, du douloureux reste à considérer.

 

Robert Geoffroy

 

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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