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Provocation aveugle

Provocation aveugle

« Mon histoire commence le jour où j'ai décidé de ne plus vivre ma vie comme on remonte un escalator qui descend. »

Pascal de Duve (poète belge, 1964-1993)

 

Ce matin-là, en 1977, j’ai 21 ans.

La cécité m’étouffe. Je suis sur les routes du monde avec un compagnon, appelons-le Tim, et nous décidons de partir chacun de notre côté dans les rues de Genève. Je veux montrer à cet ami qui me guide depuis quelques temps que je peux être indépendant. Nous sommes en Suisse, nous partons vers le Moyen-Orient et l’Afrique noire en auto-stop, presque totalement désargentés. Je sais que l’on va vivre dans des endroits où j’aurai des difficultés à trouver des références, à m’orienter seul, aussi je dois faire savoir à mon ami que chaque fois que cela est possible, je me débrouille par moi-même.

Je n’ai jamais eu véritablement à chercher les gens avec qui j’allais voyager, ils se sont toujours trouvés là spontanément, mais si j’y réfléchis, peut m’envahir la crainte de ne plus avoir d’ami pour aller renifler le grand corps du monde jusque dans ses intimités les plus cachées.

Ce matin là je me réjouis d’avance à l’idée d’aller seul parmi rues et parcs, d'insérer ma canne entre les jambes des femmes pour qu'elles se retournent furieuses, puis se perdent en maladroites excuses, de renverser des pots de fleurs ou des étals.

J'ai besoin, du creux de ma révolte, de signifier à Tim que je peux être indépendant. Je veux qu'il sache que je ne serai pas uniquement un poids au cours de ce long voyage. Et si je sème quelques esclandres sur mon passage c'est que je n'ai rien d'autre à faire. On s'ennuie, savez-vous, quand on ne voit pas et que l'on flâne en ville ; les affiches, toutes les attractions visuelles, me restent étrangères. Alors j'épice mon ennui.

Oh très gentiment ce matin-là car je suis plutôt léger bien que la cécité m’accapare, alors je n'ai pas envie de conflit, mais de situations drôles, divertissantes.

Quand je suis gai je ne m'attarde pas par la pensée sur ce à quoi je dois ressembler. Mais souvent quand je suis baratté par des humeurs nauséeuses, je m'imagine si grotesque, si mécanique, avec ce pied droit qui s'avance, alors que ce bâton blanc explore devant, à gauche, et vice-versa, que la rage me pousse en avant.

Dans ces moments-là je suis capable de tout les pires.

Et pour admettre ce pantin burlesque, ce battement régulier de canne, ce souvent besoin des autres pour se déplacer, il faut que de temps en temps je puisse en rire quand il y a place en moi pour l'humour.

En grimpant dans un tramway, j'interroge à la volée :

" Y a-t-il quelqu'un qui pourra me prévenir lorsque nous arriverons à tel arrêt ? »

Pas de réponse. Quand on pose une question à une foule, chaque individu se contente de penser que son voisin va répondre. Mais tous les voisins restent muets, alors la foule simule la surdité.

Habitué à ce silence révélateur, je m'ouvre un passage avec ma canne jusqu'au chauffeur.

Une dame âgée (je me réfère à sa voix pour le prétendre), m'offre son siège que je refuse avec prévenance car je ne suis ni enceinte, ni antique, ni boiteux.

Alors mon interlocutrice chevrotante s'indigne :

" Ben dis donc pour un aveugle, vous en avez de la mauvaise éducation ! "

Les gens en général considèrent un peu l'aveugle comme un meuble qui étonne quand il se déménage par lui-même, sans assistanat.

Un aveugle quand on se propose de l'aider non seulement il doit acquiescer, mais il devrait le faire avec les formes reconnues de la politesse en vigueur.

Lorsque je m'égare sur un terrain inconnu, il est fréquent qu'une âme navrée vole à mon secours et, si je me fais liant, accessible, disponible, m'offre un verre au café du coin :

" O pour rien mon petit monsieur. Juste histoire de discuter le coup, de tuer le temps ! "

Invariablement la conversation se veut banale au début, puis elle dégénère en monologue. Mon vis-à-vis sublime son existence ou exhume sa médiocrité, se lamentant sur son triste sort :

" Les gosses ne veulent plus rien faire à l'école !

On voit toujours les mêmes têtes à la télévision !

Et puis la bonne femme ne fait plus vraiment l'affaire !

Quand au patron, ah lui, si vous saviez ! "

Il est manifeste qu'avec de tels somnambules je ne suis là que pour écouter leur trop plein se vider.

Ca me rapporte un café. Rarement un croissant !

Et inévitablement, au moment souvent précipité de la séparation, je reçois des paroles rassurantes, des encouragements à persévérer. Je n'ai jamais compris vers quoi je devrais persévérer en fait !

On me dit souvent même que tout bien considéré (là, l'expression est grave, abdominale), j'ai de la chance dans mon malheur car la vie mon petit ami n'est pas toujours belle à voir, etc...

Ainsi est libellé la règle du jeu : je suis une poubelle dans laquelle le frustré décharge toutes ses ordures.

L'aveugle serait-il aussi providentiel que les prostituées ?

Provocation aveugle

Heureusement j'ai appris à entendre sans écouter, à hocher la tête dans le bon sens de la conversation, non pas selon le sens de ce qui est dit, mais compte tenu de la couleur du timbre de la voix. Plus l'intonation est sombre, plus l'homme est pris aux filets de son drame, et plus je peux être distrait car je n'existe plus pour lui. Il se confie à lui-même.

Mais si sa voix chemine vers les clairs, je dois un minimum participer, au moins avec des gestes ou des grognements, car l'extraversion indignée mendie l'approbation. D'ailleurs j'ai remarqué que lorsque mon vis-à-vis a la voix escaladante, il ne tarde pas à m'offrir une bière ou un verre de rouge.

Je décrète (à la lumière de ce que je vous confie) que l'aveugle qui vagabonde à l'écoute de l'humanité souffrante est d'utilité publique.

La cécité met en confiance les interlocuteurs. Ils se mettent à poil moralement, sans pudeur, car ils savent que l'aveugle ne pourra jamais plus les identifier, à moins qu'ils ne lui adressent à nouveau la parole.

Serions-nous, nous les aveugles, un substitut possible du confessionnal, aujourd'hui si cruellement déserté ?

Il y a celui ou celle qui se rassure en se persuadant que sa présence me fait du bien, et c'est vrai quelque part, car c'est à force de rencontres, du petit café noir qu'on lape doucement comme pour suspendre le temps, et non pas le tuer, que j'ai délibérément choisi de vivre autrement. Même si j'use ma santé à flirter avec le paludisme; même si je vis au présent, sans épargner pour m'aménager un plus tard moelleux et sécurisant ; même si je ne sème pas des enfants pour sauvegarder le patrimoine de ma tribu.

Chapardeur, égoïste, blasphémateur, je tiens comme je peux les brides de mon existence, et galope parfois l'âme grise à travers ce champ de bataille qu'est la vie.

Je m'efforce toujours d'accompagner la manière dont je parle en étant le plus présent possible dans ce que je dis. Mais ma voix n'est pas encore ancrée dans un registre qui lui serait propre.

Elle fluctue car elle est tamisée par l'émotivité ou mes intentions. Et j'ai souvent l'impression qu'elle n'a pas encore trouvé son siège, qu'elle n'est pas assise dans mon ventre car elle n'est pas encore tout à fait incarnée, assurée. On dirait qu'elle manque de substance, de poids. Et je me dis qu'elle doit transpirer une certaine méfiance car elle oscille entre différents registres et ne s'y sent pas vraiment chez elle.

Pour moi, aveugle, la voix, les voix, revêtent une grande importance. Elles sont le premier pont qui me relie à une personne lorsque je la rencontre. Elles me transmettent beaucoup d'informations, parfois me viennent même des pressentiments qui me disent à quel type, à quelle manifestation êtrique appartient mon vis-à-vis.

Parfois involontairement je capte une voix et aussitôt je sais à quelle famille d’âme elle appartient, à quelle structure émotionnelle.

En 1977 je rêve d'être le maître de ma voix pour la faire varier en intensité selon mon vis-à-vis et mes plans. Mais voilà il y a des parasites dans toute émission vocale qui en disent très long sur celui qui s'exprime.

J’ai 21 ans et je suis fou comme un jeune chien, j’ai besoin de mordre, d’accuser l’autre de tous mes inconforts. Je suis englué dans la provocation que j’appelle avantageusement insoumission.

Revenons dans le tramway Genevoix.

Narquois, je jette à la dame indignée:

 

" Vous savez, Madame, l'apitoiement est un sentiment abject souvent utilisé pour se donner bonne conscience. "

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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