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Miroir syrien

Miroir syrien

"L'homme n'a pas besoin de voyager pour s'agrandir ;

il porte ­avec lui l'immensité. "

Chateaubriand

 

En avril 1977, dans les mauvités du crépuscule, nous nous éloignons alors, sans hâte, de quelques centaines de mètres de la guérite jordanienne où les douaniers

et soldats en faction semblent nous ignorer. Peut-être imaginent-ils que nous rebroussons chemin pour faire l'aumône à la Syrie.

Nous ne tardons pas à disparaître derrière une dune où nous édifions notre campement de nomade.

 Nous allons dormir dans ce no man's land, dans cet espace qui n'appartient même pas à un pays.

 En utilisant sa torche pour éviter d'être surpris par un serpent ou un scorpion, Jean-Claude déplace précautionneusement quelques cailloux. Puis tout habillés, nous nous enfilons dans nos sleeping bags, nos sacs à dos en guise d'oreillers.

J'ai la sensation dérangeante que le désert a, avec son silence minéral, une parenté avec les miroirs, une capacité terrifiante à refléter mon monde du dedans.

 

J'ai souvent dormi à la belle étoile, dans l'herbe folle des prairies, le long des routes, dans les bois, les cimetières et, avant de m'assoupir sous le ciel grand ouvert, je me sens souvent pris d'un inexplicable vertige, comme si j'allais trébucher parmi le solfège des étoiles, dans une solitude hors du temps.

Quand je m'apprête à dormir au coeur d'une nuit non apprivoisée, en pleine nature, loin des hommes et de leurs constructions, des lumières tapageuses, je suis parcouru d'un effroi sacré. C'est comme si affleurait en moi une imperceptible souvenance d'une vie trop éloignée.

J'éprouve alors la singulière sensation qu'il me manque une antenne pour capter plus finement le mystère qui semble me frôler, proche et insaisissable.

Inexplicablement je recherche cette troublante commotion bien que je la redoute.

Elle est comme une germination des possibles, m'écartelant entre crainte, respect et désir.

Quand la radio des pensées s'engourdit au seuil de l'endormissement sous le livre ouvert du ciel, on dirait qu'une symphonie sans notes et sans chef d'orchestre me dilate. Mais en revanche, quand je m'allonge dans une pièce qui semble me séparer, avec son toit et ses murs, ses portes verrouillées, de l'espace sans cloisonnement, je renoue avec mes ambitions d'homme conquérant.

J'appartiens à nouveau à la tribu. Je n'éprouve plus le poignant vertige qui conduit à la lisière de toutes les solitudes, car je me sens soutenu par la solidarité consensuelle de l'espèce entière.

L'homme est différent de l'animal en cela que, pour affirmer et délimiter son territoire, il bâtit des murs au lieu d'uriner autour de lui. Et c'est une formidable envie de pisser qui me réveille au milieu de la nuit. Je suis là, à l'affût du moindre frémissement, guetteur ne cherchant rien, ni le sommeil, ni à secréter des songes éveillés. D'un seul coup remontent, des profondeurs jusque-là enfouies, des situations qui peut-être en disent plus que je n'ose le soupçonner.

Je revis, (j'ai treize ans alors), et c'est encore charnellement douloureux tant c'est intense, la situation inattendue qui fit que je surpris une conversation déterminante entre mon père et ma mère. Il y était question de l'imminence de ma cécité.

Je suis derrière cette porte indifférente peinte en vert pâle. Ma main est crispée sur la poignée que je m'apprête à tourner et je découvre l'inquiétude maternelle sous forme de mots:

" Ce qui sera terrible quand Jean-Pierre sera aveugle c'est qu'il vivra toute son existence sans femme normale. "

Et mon père s'essayant d'être rassurant:

" Mais on ne peut pas dire ça Anne-Marie. IL doit y avoir des aveugles qui ont une vie presque normale. "

Et la suite je ne l'entendis sans doute pas car le choc fut si atroce que j'allai m'asseoir sur la caisse où nous remisions le bois en instance d'être brûlé dans la cuisinière.

Non seulement j'apprenais que j'allais devenir aveugle, j'étais amblyope, mais qu'en plus, ma vie était tracée, sans femme normale, et peut-être même dans des institutions spécialisées.

Je revis ces vieux aveugles tout plein de tic nerveux et de comportements si caractéristiques à ceux qui n'ont pas grandi par mimétisme.

L'image de ces vieilles personnes, que j'avais vu lors d'une visite dans une sorte de maison de retraite pour aveugles, des corps rendus flasques par trop d'immobilité, les têtes penchées sur la poitrine, la démarche traînante, des manies et des tics nerveux à n'en plus finir... Ce n'était pour moi rien de moins que la vision de l'enfer.

Je me rappelle que je me disais: " ils sont laids les aveugles. Ils sont laids, laids, laids ... " Et le mot laid tourna et retourna dans ma tête jusqu'à l'obsession.

J'avais envie de vomir. De disparaître. De je ne sais pas quoi, mais en tout cas de ne pas savoir.

Je me rappelle nettement que je donnai un violent coup de pied dans la tête du chat, qui s'avançait confiant et prêt à bondir sur mes genoux, pour recevoir des caresses.

Ce fut sans doute l'éclosion de ma haine du monde tel qu'il me semblait être alors.

Le besoin compensatoire de séduire toutes les femmes qui croisèrent ma route prend aussi sa source dans la révélation que je volais malgré moi à mes parents.

Toute cette souffrance, je ne pouvais pas la contenir. Il fallait que je la dirige vers le dehors, sur les autres. Et cet été-là commença une adolescence plutôt rebelle qui me conduisit entre autre sous ce ciel du Moyen-Orient via nombre de vicissitudes.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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jeko 21/11/2016 21:40

waou magnifique décidément encore certaine scène que j'ai encore vécu il y a pas longtemps lire ceci m'aide réellement dans mon chemin de compréhension

claire 17/12/2009 13:27


Superbe...Réellement... Je n'aurai, je crois, que de pâles euphémismes pour tenter d'écrire ce que tes mots inspirent.
Merci


Lôlà 17/12/2009 10:49


Magnifique écriture et que d'émotions ! Merci pour ce partage. "Traverser, traverser" me dit toujours une amie, il faut traverser...Porter bagages et toucher l'illusion de l'horizon. J'aime
l'adolescence, période à vif qui porte, pour moi, de nos vérités profondes vers lesquelles je reviens en vieillissant.