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Les chemins de Kathmandou

Les chemins de Kathmandou

Fin octobre 1977.

Ils ont 21 et 22 ans, la route et les combines dans la peau. L’exagération et tous les défis les jettent dans la gueule du risque. L’un des deux est aveugle, l’autre sait être son complice en toutes occasions.

C’est à Istanbul que l’histoire et ses imprévisibles méandres nous les fait rencontrer ; c’eût pu être à Damas, Kigali, Tel-Aviv, Rangoon ou Peshawar, mais c’est dans un café Stambouliote où transitent tous les va-nu-pieds de l’Occident.

Avec un verbiage où le français, leur langue maternelle, est jonché de termes argotiques, souvent anglophones, propres aux gens du voyage et de tous les métissages culturels, ils s’efforcent de capter l’attention pour prendre le pouvoir sur les consommateurs de ce lieu interlope. Leur atout du moment : ils n’arrivent ni de l’ouest ni de l’est comme tous les gens de ce bar, allant ou revenant des Indes, mais de l’Afrique noire via le Moyen-Orient. Et comme ces deux-là vivent encore plus pour les autres que pour eux-mêmes, en représentation constante, une manière d’exister, donc ça doit se savoir qu’ils sont différents, qu’ils ont derrière eux des tribulations géographiques dignes de Joseph Conrad et surtout des ébats amoureux qui feraient même pâlir Henri Miller.

 

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Ils ont l’art de débiter des histoires incroyables, surtout à ceux qui ne leurs demandent rien, mais comme ils ont un certain talent dans la narration outrancière, dans l’art de la prestidigitation descriptive, ils finissent par capter l’attention de l’auditoire.

L’aveugle a sans doute le regard un peu décalé et le geste gauche, mais ici ça passe, peut-être est-ce de bon ton même, car ça fait - comme l’on dit dans ce milieu hétérogène - stone, le gars qui tire sur les shiloms et qui malgré tout maîtrise toute cette âcre fumée inhalée.

Très vite au bout de leurs hameçons se prend un garçon qui fait plutôt touriste, déplacé dans ce milieu naufragé de haschich et de rêveries spiritualo-affectives. Tous ces jeunes gens, européens et américains, se veulent en décalage avec leurs sociétés où l’accent est mis sur l’avoir, les possessions, et non plus sur l’être. Ils prétendent à qui veut les entendre, vivre leurs rêves et non plus rêver leur vie. Ils sont le fruit de l’abondance par lequel le capitalisme encore florissant des années 1970 leur autorise une douce rébellion de nantis. Les modèles parentaux de réussites les exaspèrent. Les promesses de paradis, le dieu du dehors, les demains qui chantent, ils veulent tout maintenant et sans effort.

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L’aveugle a senti que le touriste, à qui il ne reste que deux jours de vacances avant de retourner épauler son patron de père en Normandie, pourrait être celui qui manque à la réalisation du lucratif projet qui leur tient à cœur, à lui et à son compagnon. Il cesse alors de pérorer pour le groupe, se dit que sa voisine norvégienne assiégée par sa cour persistante peut fort bien attendre, et il offre un chaï à ce Bob.

Romuald, son compagnon de tous les coups et ami de route, vient s’asseoir auprès d’eux. Celui-là est un homme-renard qui flaire les bonnes affaires de très loin et dès qu’il y a un volatile à plumer, il sait user d’artifices divers. Alors là commence un dialogue entre l’homme-renard et l’aveugle où les propos sont si sidérants que Bob, leur auditeur ébloui, se tait et boit les paroles de ces aventuriers qui ont tout vu, tout vécu.

« Au Zaïre, chez les Pygmées, tu te souviens la petite qui te faisait des décoctions qu’elle appliquait sur tes yeux pour leurs redonner la lumière ».

Ils évoquent une nuit où un mamba, serpent vert au venin foudroyant, tenta de s’introduire dans leur duvet.

L’aveugle, à l’entendre, a même été initié par des chamans de la forêt équatoriale. Il explique qu’il a été isolé de la communauté humaine pendant trois jours. Au programme eau et jeûne et amères décoctions émétiques. Il était seul au milieu des bêtes sauvages, singes hurleurs, fauves, reptiles et dans l’incapacité totale de rejoindre le village. L’homme de la médecine traditionnelle de la forêt avait tracé un cercle symbolique autour de lui, duquel il ne devait pas sortir et cela quoiqu’il advint !

Bien que cette cure de solitude avait pour objectif de rencontrer les peurs et d’en triompher, l’aveugle préféra s’attarder davantage sur les cris, les frôlements, les hurlements de singes et le feulement de fauves non identifiés, c’est dire comme il entretenait en ces temps-là la vitrine des apparences ! Il raconta avec une affreuse grimace qu’il n’osait même pas aller se soulager de ses besoins naturels de crainte de s’égarer :

« Car, vois-tu, Bob, quand on est aveugle et qu’il n’y a pas de repères comme dans la forêt, on peut fort bien se perdre à quelques pas de ce qui nous tient lieu d’abri. »

A l’époque il ne lui vînt même pas à l’esprit qu’en faisant une telle expérience, les véritables « bêtes sauvages » eurent été celles qui auraient hantées sa conscience en remontant leurs cohortes d’émotions et de pensées associatives si grouillantes dans ses inconsciences. Mais en ces temps de vivre que par et pour le regard des autres, ce Jean-Pierre-là ne se croyait sous l’emprise que des choses du dehors, de ce en fait qu’il ne voyait pas. S’il avait mal au pied, il le soignait mais ne remettait pas en cause sa chaussure trop étroite, ainsi le problème demeurait récurrent.

 

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Il avait en réserve des proverbes qu’il ne servait qu’au compte goutte pour convaincre son interlocuteur, et quand Bob admit qu’il l’admirait, il lâcha :

« L’homme qui sait s'y prendre vivra confortablement, même en enfer, rappelle-toi cela mon ami ».

Celui qu’il cataloguait avec mépris « le touriste » buvait leurs paroles. Il avoua presque honteusement qu’il devait reprendre l’avion deux jours plus tard pour diriger l’usine paternelle. Mais les deux filous lui firent miroiter une vie plus excitante. Ils avaient besoin d’un complice supplémentaire pour faire aboutir un projet risqué certes mais qui rapporterait des dollars. Bob était sous le charme quasi oriental de leurs récits. Ils devinèrent que le serpent était fasciné, alors ils jouèrent encore et encore de la flûte, si bien qu’au moment de se séparer, leur victime admit qu’il n’avait plus envie de rentrer au pays et il reconnut qu’il était prêt à considérer leur offre.

Le lendemain matin Bob se retrouvait au volant d’une Mercedes et ils prirent la route vers l’Iran avec un faux permis de conduire international. Tout se passa sans difficulté mais à la frontière turco-iranienne, à Bazargan, sous le visa Perse, un timbre compromettant fut apposé. Il indiquait qu’ils étaient entrés avec un véhicule leur appartenant et qu’ils devraient ressortir d’Iran avec la même voiture, que ce soit aux frontières Turques, Afghanes ou Pakistanaises. Mais le contrat verbal avec les trafiquants de Mercedes stipulait que la voiture leur serait reprise à Téhéran pour être revendue et qu’un savant toilettage de leurs passeports ferait disparaître le timbre préjudiciable. Mais voilà rien ne se déroula comme prévu.

Ils récupérèrent les dollars, mais le contact avec les hypothétiques falsificateurs de passeport fut rompu et nos trois amis ne pouvaient plus sortir d’Iran sans avoir à justifier le fait qu’ils n’avaient plus de véhicules. Ils décidèrent alors de se mélanger à la cohorte de voyageurs drogués aux narcotiques durs. Ces jeunes naufragés avaient mille et une combines de truquages, visas contrefaits, trafics en tout genre, et sans doute, moyennant quelque argent feraient-ils disparaître le timbre gênant.

En attendant Bob goûta les ivresses premières que procure le haschich. Cela l’encouragea à aller encore plus de l’avant dans sa nouvelle existence. Il déclara, un peu magistral, qu’il ne reviendrait pas sur ses pas, et au lieu de retourner à Istanbul pour s’envoler vers son destin tout tracé, il décida de ne plus donner de nouvelles à sa famille et de filer vers l’Afghanistan.

Un anglais crapuleux et maigre à faire peur maquilla le timbre qui attestait que nous étions rentrés en Iran avec une Mercedes, le faisant disparaître sous un visa Yéménite.

Bob pendant environ six mois fut de toutes nos aventures, de Khyber Pass au Cachemire, du triangle d’or en auto-stop au Sri Lanka qui en ces temps s’appelait Ceylan. Il finira quand même par réintégrer les chemins de l’ascension sociale en nous expliquant qu’il agissait ainsi pour rassurer sa maman très inquiète. Il avait fait son quota de péripéties et son seuil de saturation était atteint.

 

         three_saddhus_at_kathmandu_durbar_square.jpg              

Je crois qu’il eût raison car en peu de temps il goûta à des expériences dont parfois on ne revient pas. J’en veux pour preuve ce qu’il fit à notre insu dans le Kathmandou de tous les possibles alors qu’il prenait l’avion pour Paris où il escomptait vendre de la soie de Bénarès pour grossir ses finances. Nous pensions qu’il était dans l’avion et il frappa, tard le soir, à la porte de la maisonnette que nous louions à Swayambunath sous les yeux impavides du Bouddha.

Je jaillis de ma couche et l’agressai presque :

«  Qu’est-ce que tu fiches ici ? »

Démoralisé il prit un temps pour avouer ce qu’il avait fait.

«  Quand je vous ai quitté ce matin je suis allé chez les junkies Hollandais et je leur ai demandé de me faire un shoot avec du brown suggar. Je savais que vous seriez contre cette démarche, mais avant de partir je voulais goûter à ce fameux flash pour lequel tant d’occidentaux sont prêts à le payer de leur vie.

J’avais pris soin de commander un rickshaw qui m’attendait devant la porte. Je me suis rendu à l’aéroport et je me suis assis sur un banc, mes bagages jetés en vrac autour de moi. L’herbe pourtant minable semblait respirer, et je n’avais jamais été aussi heureux de ma vie. Je n’étais plus concerné par quoi que ce soit, témoin d’un film auquel je ne participais plus.

Ainsi j’ai pu regarder avec jubilation l’avion s’envoler sans moi ; il était beau, se découpant sur fond de montagnes enneigées et de ciel bleu. » 

 

En France nous nous vîmes une dernière fois chez mes parents qui habitaient à La Meignanne, près d’Angers. Et si notre rencontre dans ce bar Stambouliote et l’adhésion de Bob à notre errante existence à travers l’Asie est soupçonnable d’atypisme, sa disparition définitive est aussi fantaisiste.

Nous étions tous les trois dans un café à Angers en quête de féminines aventures et deux étudiantes répondirent à nos désirs amoureux en conduisant Romuald et moi-même dans leur petit studio où encens, posters de groupes de rock, et livres de la contre-culture hippie donnaient le ton. Bob, un peu contrarié, - ça se comprend - nous dit qu’il nous attendrait dans sa voiture, mais ni de Bob ni de voiture nous ne trouvâmes place du Ralliement. Nous dûmes nous résoudre à emprunter un vélomoteur, doux euphémisme pour justifier nos penchants de détrousseurs, pour regagner La Meignanne.

Plus jamais nous n’eûmes de nouvelles de Bob, la boucle était bouclée, notre histoire commune commença dans un bar Turc et s’acheva dans un bar Angevin.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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