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Le sans domicile fixe

Le sans domicile fixe

Edgar redescendait la route en sens inverse.

Agénor l’ami au bras de qui je marchais ne put même pas accrocher son regard. Edgar marchait le dos courbé, la tête enfoncée dans les épaules, un sac plastique pendant au bout de la main.

- Alors Jean-Pierre si je comprends bien c’est lui Edgar, le SDF, tu m'as dit que tu m'en parlerais davantage ?

- C'est un garçon d'une trentaine d'années qui loge dans une caravane déglinguée à l'entrée du village. Il n'a pas d'épaisseur aux yeux des inévitables juges de la collectivité, car il possède peu de chose et a encore moins d'ambition sociale.

- Hé bé, s'exclama Agénor, tu habites un village bien singulier !

- Figure-toi qu’un temps mon ami X lui avait fourni du travail de maçonnerie. Il s’y est conformé un certain temps, mais un matin il est arrivé très en retard et a dit à X et aux ouvriers sur le chantier :

En fait les gars j’aime bien voir l’évolution de cette construction, mais je préfère m’asseoir sur la place et regarder en spectateur cette maison grandir. 

Et c’est ce qu’il fît.

De temps en temps il venait la journée assister au déploiement du chantier. Il n’y avait pas une trace apparente d’arrogance ni de moquerie envers l’équipe qui s’affairait. Il disait simplement sa non implication dans les choses courantes du monde.

Il est vrai que les vertueuses gens qui élèvent en valeur absolue le travail et l'image sociale, regardent le sans domicile fixe comme un dégénéré. Heureusement pour lui, ils pensent tous qu'il est fou ; et les soi-disant fous, il est de bon ton de les innocenter car ils ne sont pas responsables de leurs actes.

Mais ces gens «normosés» qui connaissent la frontière entre ce qui est normal et ce qui ne l'est pas, entre ce qui est bien et ce qui est mal, pourraient-ils supporter l’idée plausible qu'Edgar est devenu ainsi parce que les modèles proposés, compétition, égoïsme, haine et jalousie, lui firent choisir cette différence difficile à porter !

Agénor fulmina :

- Mais ne crois-tu pas qu'il y a pu avoir aussi pendant son enfance quelque chose de traumatisant dans sa relation avec ses parents ?

- Oui possiblement, mais ses parents étaient-ils différents de la plupart des stéréotypes humains qui le jugent aujourd’hui et le considèrent comme un parasite ?

Au lieu de gloser sur des improbables, je préfère te rapporter une anecdote que j'ai vécu avec Edgar.

Il a travaillé un peu pour moi, l'automne dernier, c'est-à-dire qu'il a, sur les terrasses du jardin, ratissé les bogues des châtaignes tombées, en a fait de petits tas et les a brûlés. C'était un travail que je lui avais commandé, aussi un jour allai-je à sa caravane avec l'argent qui devait lui revenir. Il n'en voulut pas. J'insistai lourdement, mais ce que je voyais en lui, c'était une demande sans fin d'être aimé, combinée avec l'aliénante peur de l'être. Et comme il ne prenait pas les billets que je lui tendais, je me fâchai, lui criant presque que cet argent ne m'appartenait plus et qu'il était libre d'en faire ce qu'il voulait, même de le jeter dans le vent si c'était là son désir.

Edgar piétinait. Il avait la voix suppliante d'un enfant s'adressant à sa maman :

- Non, non, non, je ne veux rien !

Je peux bien moi travailler pour rien, non ?  Invite-moi de temps en temps à manger.

Mais moi je voulais cadrer la relation, je lui dis alors :

- Tu as travaillé pour moi, Edgar, je te paie et ainsi on est quitte !

Ces dernières paroles de liberté, "on est quitte", le mirent encore plus mal. Il piétinait, tremblait, grattait la terre en tournant en rond comme une bête prise au piège.

C'était hurlant qu'il n'accepterait rien de matériel, rien de fini qui limiterait notre relation avec un début et une fin.

De force je fourrai les billets dans son paletot. Il me les rendit. Ce n'était pas de cette dette-là qu'il parlait, lui.

Moi je ne pouvais pas réparer les manquements parentaux, ni celui de la carence de la considération qu'il attendait de la société.

Avec les billets je fis un petit tas au creux de la paume de ma main et je le lançai dans le vent en rafale, mon regard apparemment aveugle essayant d'accaparer les yeux en fuite d'Edgar.

Avant de me retourner et de reprendre ma route je lui criai que de mon côté je m'étais acquitté de ma dette.

Je voyais atrocement comment l'on peut entretenir la complicité de toutes les mendicités. Un homme en manque, il suffit de lui donner un peu de ce à quoi il aspire par tout son mal-être, et il continuera à quêter et à flatter son bienfaiteur.

Et, vois-tu Agénor, depuis ce temps-là, Edgar passe près de moi sans m’adresser la parole.

Je ne suis pas complice de la représentation qu’il a de lui, ni ne le juge comme s’il était un infra homme, et ça le perturbe.

Nous nous arrêtons sur le pont qui enjambe le Riboulet.

Je reprends :

- Moi j’ai une excuse, je suis aveugle.

Quand les gens me trouvent limite voire hors jeu par ma manière de me comporter, ils se rassurent en pensant : le pauvre il est aveugle et c’est terrible ! Je peux bien leur carillonner qu’il n’y a rien de terrible, ils ne me croient pas, se disent que je mens par fierté, bravoure et ils changent de sujet.

Un instant je coule avec les frissonnements bleus glace de l’eau du torrent qui court pour un jour rejoindre les nuages par évaporation.

Ma main caresse une pierre moussue. Une buse fend l’espace de son cri rouge boucherie et me ramène à mes pensées.

 

Je revois en mars 1978, la première fois où un jeune homme me demanda de l’argent à la gare Montparnasse. Avec Tim nous arrivions de Colombo en avion, nos silhouettes racontaient nos errances avec une écriture de vêtements amples et colorés. Nous étions en relation pour la première fois avec ce que nous appellerons plus tard un SDF.

Jusque-là nous connaissions les clochards, les zonards comme on disait, souvent malpropres, avinés et grandes gueules. Il y avait une constante, ils avaient un certain âge. Quant aux jeunes de la rue, ils étaient comme nous, ils avaient choisi de vivre sans foyer, des idéalistes qui un temps se mettaient en parenthèse d’appartenance à un système structuré par des horaires, une maison, une niche sociale, un travail. Mais là nous avions en face de nous un homme encore jeune qui avait perdu involontairement son emploi, sa femme, son appartement, était négligé, buvait. Tim ne découvrit pas dans son regard la flamme d’orgueil qui brûlait dans les yeux de ceux qui étaient fiers d’avoir choisi une existence aux contraintes minimisées. Il déjoua un ressort brisé dans sa tenue, comme si cet encore jeune homme n’avait plus du tout de plans de vie mais uniquement des réactions de survie au jour le jour. Cela nous fît mal. Nous lui donnâmes ce qui nous restait d’argent avant de prendre le train.

Le sans domicile fixe

Il y avait plus d’un an que nous avions quitté l’Occident. Un glissement s’était opéré, une porte s’était ouverte sur le quart monde.

Notre homme ne sentait ni le patchouli ni le santal des gens de la route de l’époque, mais la perdition et la menace de ceux qui ont tout perdu et n’entrevoient aucune lumière au bout du tunnel. Il ne parlait pas avec la nonchalance et les métaphores des routards qui disaient les joints fumés, les rêves à vivre, mais avec l’amertume et l’agressivité de l’urgence. C’était de notre faute s’il était à la rue, la faute de tout le monde, et il n’y avait pas à tergiverser. Soit nous lui donnions un petit billet, soit nous regardions ailleurs et récoltions des injures. Mais en résumé il ne voulait pas du « flouze » pour se donner une vie à son goût, aller plus loin, réaliser un rêve, mais pour boire tout de suite, boire comme un trou et oublier, tomber dans l’inconscience, celle qui ne résout rien et réserve des réveils encore plus sombres.

L’ère du flower-power reculait, le rouleau compresseur de l’économie déifiée faisait naître les naufragés de cette société où l’on doit être efficace, obéissant, ambitieux. Mais Edgar à l’aube du second millénaire n’avait pas ces indispensables aptitudes, pas plus que le jeune homme de la gare Montparnasse, et aucune cécité ne pouvait le dédouaner aux yeux de ceux qui pensaient qu’il était certes un peu dérangé mais surtout paresseux. Ceux qui élèvent le travail au rang de la seule norme possible n'apprécient pas du tout ces désignés fainéants .

Le pain semblerait meilleur quand il a le goût de notre sueur diraient certains de mes voisins.

Edgar le ramasse dans les poubelles et souffre si on lui en offre, culpabilisant et se sentant infiniment redevable.

Edgar lit Vladimir Jankélévitch, et je me souviens que le philosophe de Bourges a dit ou écrit :

«Le meilleur des mondes n'est que le moins mauvais.»

Qui le sait ?

L’eau bleue glacée du ruisseau n’est pas encore métamorphosée en nuage pas plus que l’homme aveuglé par ses unités de valeurs n’est transformé en homme.

 

Et en marchant vers Laboule au bras d’Agénor le mot fainéant se découpe brusquement autrement :

Oui tout le monde, actif ou oisif, propriétaire ou pauvre, tout le monde fait néant !

Néant… Il suffit d’avoir le nez-en-l'air pour le constater.

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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veronique Weinberger 08/02/2014 12:07

en lisant sur ton blog , Jean-Pierre , toi l'aveugle , tu nous obliges à nous regarder

Laret Jean-Pierre 23/04/2012 09:12

C'est "presque du vécu"!Je n'ai jamais vécu dans la rue..Mais je me suis trouvé,à un certain moment dans le dénuement le plus complet!Grâce à une amie,je n'ai pas coulé.Mème si j'ai encore des
problèmes,je suis maintenant"bien dans ma peau",et HEUREUX!A bientôt,Jean-Pierre

Laret Jean-Pierre 23/04/2012 08:35

Quel superbe "regard" sur la société,le monde,ses règles,sa"normalité".....Ton texte m'a ému!C'est du vécu pour moi aussi....

Jean-Pierre Brouillaud 23/04/2012 09:00



merci l'ami. Du quel côté est-ce du "vécu" pour toi , de celui de l'observateur ou de celui du vivre à la rue?