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Le sanglier et la peur

Le sanglier et la peur

 Un soir, un sac de couchage roulé sous le bras, j'allais m'étendre au pied d'un arbre foudroyé de mes connaissances. C'était un de ces châtaigniers patriarches  qui semblait ne tenir debout que par l'écorce, son centre étant devenu une cavité béante, calcinée et creusée par la foudre, une sorte de grotte végétale.

Je sombrai dans un sommeil profond et j'en fus extirpé par une présence. Je ne bougeais pas, les portes des sens grandes ouvertes.

Mes nombreux voyages sur les cinq continents et les obligations de dormir n'importe où, au gré des caprices de l'auto-stop, m'ont enseigné l'art de me réveiller sans sembler l'être.
La peur, avec toute sa féminité effrayante, prit place dans toutes mes cellules. Instinctivement je compris que l'hure noiraude d'un sanglier me dominait et rôdait au-dessus de mon corps emprisonné dans le sac de couchage.
Je voyais, par la sensation conjuguée à la faculté imaginative, deux petits yeux anthracites et inexpressifs s'approchant de mon front moite. 

Une odeur puissante de fauve et de macérations végétales m'entêta. La bête me huma, promenant son groin inquisiteur autour de mon visage.
Je réprimai un mouvement de terreur et je réalisai que j'étais ligoté dans ce sac de couchage et qu'aucune fuite n'était envisageable, la cécité ne m'autorisant pas des prouesses de rapidité sur les sentiers accidentés.
 Je perçus le mouvement du cou massif et court qui pivotait, comprenant alors  que la bête me flairait de la tête au pied.

 

                       


Lors de nombreuses promenades avec des amis dans les collines, j'avais souvent débusqué des sangliers qui se reposaient dans les broussailles, sous le couvert des genêts et des ronces. Je n'en avais jamais eu vraiment peur, sachant que seule les laies étaient à redouter quand elles étaient flanquées de leurs marcassins. Quelquefois j'avais fait demi tour lorsqu’une mère s'était mise à renifler, à souffler, à proférer des grognements ou des couinements d'intimidations, mais cette fois-ci c'était tout à fait différent, j'étais immobilisé. Je ne pouvais ni déguerpir, ni me défendre. J'étais condamné à l'inhibition ou, songeai-je avec dérision, et sans savoir de quoi il s'agissait vraiment, à une totale transcendance.
La peur avec ses ferments aigres me fit ressentir le moindre petit caillou et bourrelet de terre sous mon dos, maintenant mes sens en alerte.
C'était précisément la recherche de la sécurité qui maintenait l'insécurité.
J'étais terrorisé et j'aurais aimé être brave. L'effort que je déployais pour être vaillant était encore une peur et elle se traduisait par le désir d'autre chose que ce qui était.

J'étais englué dans un cercle vicieux , la peur de cette bête qui me flairait de la tête aux pieds et que par mon imagination affolée je peignais en noir, m’isolait de la bête elle-même.

Ainsi la peur devenait une carapace pour ne pas être avec ce qui est, une protection négative.

Cela ressemblait à cette histoire du pilote d'avion de guerre échoué dans le Sahara.
Une fois qu'il retrouva ses esprits, il réalisa qu'il était miraculeusement
indemne. Il s'extirpa de la carlingue pulvérisée et pendant plusieurs jours il marcha droit devant lui, nuit et jour, ivre de soif et de fatigue. Il ne se rappelait plus ce qu'il cherchait, ni qui il était. Il marchait, marchait, parfois il rampait sur les dunes, tombait, se relevait, et reprenait sa marche hébétée. Le soleil, la fatigue et  surtout la soif,  avaient fini par vaincre sa raison.

Quand il arriva auprès d'un providentiel point d'eau, il se pencha sur lui.
Que vit-il alors ?
Des yeux hallucinés qui roulaient dans un visage émacié, fendu d'un rictus
qui en disait long sur l'épreuve traversée.
Ce qu'il vit lui parût si repoussant qu'il fit un bond en arrière.
A chaque fois qu'il se penchait sur l'eau, pourtant si convoitée, il retrouvait ce visage terrifiant, aussi bondissait-t-il en arrière, persuadé qu'un homme, avec des intentions mauvaises, devait se dresser en face de lui.

Finalement, trop supplicié par la soif, il en oublia sa terreur, sauta dans
l'eau. Il traversa l'image terrifiante  et brusquement le reflet disparu.
Ce pilote, au bout de ses forces, venait de découvrir que l'unique obstacle qui l'empêchait de se désaltérer n'était rien d'autre que lui-même.
Je songeai aux lignes tracées le matin même dans mon roman Indien où j'avais fait parler un Brahmane avec un touriste sur les bords du Gange :
 «  Avez-vous entendu parler du souverain Indien Janaka ?
On dit de lui qu'il pouvait rester assis, sans que son calme n'en soit
affecté, une main dans le feu et l'autre sur le sein d'une femme nue. »
 Le sanglier grogna sourdement, son haleine écoeurante faillit me faire
éternuer. Je comprimai estomac et poumons. Je craignais que les rides d'efforts qui devaient apparaître sur mon front attisent la méfiance de la bête. Mais celle-ci ne parût rien remarquer, elle s'éloigna de quelques pas, pissa abondamment, s'étira en craquant d'aise en émettant un grondement sourd, puis elle s'en alla en trottinant.

D'un bond je fus hors de mon sac de couchage. A toutes jambes et autant que faire se peut sur ce terrain chaotique avec des yeux morts, je rentrai chez moi, un peu poursuivi par la peur , les mains en avant.
Mais qu'avais-je connu du sanglier, hormis un refus massif exprimé par la
terreur ?
Comment se débarrasser de la peur, me demandai-je tandis que je me glissai sous la réassurance de la couette.
En fait la peur gagne en intensité lorsque l'on s'accroche au désir de modifier la situation.
Ma question aurait plutôt dû être : Comment se débarrasser de ce à quoi je m'accrochais, c'est-à-dire au refus de la situation sous la forme de cette bête flairant si, pour elle je représentais ou non un danger.
Mais reconnaître que l'on a des intérêts dans le refus du présent, réclame un regard non complaisant à l'égard de notre histoire personnelle.

Et notre auto-biographie est précisément ce qui nous sépare du réel en marche.
En m'endormant, je me disais que je ne ressemblais décidément pas du tout au mythique et philosophe roi de mon ébauche de roman, qui traversait joies et peines, en se tenant au-dessus d'elles.

 

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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stef 19/06/2011 13:15


belle frayeur lol et superbe photos, bravo...


Jean-Pierre Brouillaud 19/06/2011 13:41



oui belle frayeur l'ami et maintenant je suis moins hardi pour fréquenter les sangliers de près la nuit dans la forêt qui entoure le village de laboule et si tu me visites un jour cette
expérience est facile à partager, bienvenu !