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L'esprit du voyage et le voyage de l'esprit

Cambodge 2015

Cambodge 2015

Cela ne servira qu’à élargir vos frustrations si vous vous acharnez à demander à un voyageur, aveugle ou pas, où le mènent ses pas et depuis combien de temps est-il parti.

Ce sont ceux qui font de l’autre un territoire à conquérir qui posent de telles questions.

Lui il ne sait rien.

Où qu’il soit, il est perdu, perdu éperdument d’une nostalgie qu’aucun endroit, serait-il le paradis lui-même, ne saurait combler .

Qu’il marche aux pas lents d’une caravane de chameaux dans le désert libyque, cherche au temple de Chennakesava à Bellur un endroit pour y reposer son corps fourbu, partage un cocktail avec des journalistes au bar d’un hôtel cinq étoiles, soit assis devant un écran d’ordinateur, il n’est jamais arrivé, jamais parti, il est en marche.

Lui le voyageur devenu voyageant sait qu’il est le chemin marché par la vie.

Cet homme-là ne sait plus, ne sait pas, ne sait pas pourquoi il voyage. Il voyage pour redevenir ce qu’il est, un nomade sans visée, liberté un temps égarée par un dressage qui voudrait faire de lui l’homo economicus, ce consommateur consommé, ce bipède triste et rationaliste qui voit tout, calcule tout, s’adonnant à la dictature de la religion collective et obligée de l’efficacité, de la rentabilité, de l’utilité, du profit, de la dé-poétisation de la vie.

Il a aboli les frontières et les catégories, même apparemment immobile il voyage.

Et si vous lui demandez d’où il arrive, s’il vous livre un nom pour vous tranquilliser, Tegucigalpa ou Montreuil-sur-Maine, il ne perd pas de vue que le nom échangé avec vous n’est pas l’endroit d’où il vient. Quand il a dit Tegucigalpa ou Montreuil-sur-Maine, il n’a rien dit de l’endroit, rien, à peine a-t-il divulgué l’étiquette.

Et si vous allez là où il est allé ce n’est pas que, comme vous pourriez vous le faire croire, pour voir ce qu’il a vu, suivre son exemple. C’est parce que sa contagieuse liberté vous a transmis le désir, donné l’envie d’aller dans les coulisses du nom du lieu, derrière les étiquetages de la vie.

Celui-ci ne voyage pas pour ceci ou cela, pour voir ou pour apprendre, mais pour être un voyageur. Alors qu’il soit aveugle, muet ou sourd, tétraplégique ou sportif, qu’importe! Panama, la Jordanie, la Malaisie, le Pays de Galles, la Nouvelle Calédonie, la Tanzanie, tous ces découpages économico-politiques ne sont jamais, absolument jamais les endroits où il est vraiment.

Le voyageur ne va pas vers un endroit pour le connaître mais pour dissoudre l’image après laquelle il pourrait encore avoir la tentation de courir, l’idée-image d’une région, et redevenir ce qu’il est, un élan antérieur aux motivations avouées et objectives.

Inde du nord 2011

Inde du nord 2011

J’en ai rencontré qui galopaient après Dieu, à grand coup d’ashrams, d’ascèses, de gourous, après l’or, avec battée, fusil et pugnacité, après la femme idéale, avec des a priori, des stratégies, pour sauver le monde, avec des médicaments ou des religions, pour assouvir leurs pulsions sexuelles, tournée des bordels et arrangements avec des filles pauvres, pour fuir la justice de leur pays, falsification d’identité, pour faire le touriste, lieux incontournables à visiter. Beaucoup finissaient par s’épuiser ou par s’arrêter en chemin en faisant mine d’avoir trouvé ce après quoi ils couraient.

Ceux qui se plaisent à gloser tissent des mots et des justifications sur le voyage, mais ce ne sont que parades de séduction ou onanisme verbeux.

Un voyage ça fait un voyageur, et celui-ci ne sait jamais ce qu’il fait là, d’où la possibilité d’émerveillement s’il reconnaît son ignorance première.

Le voyage enseigne qu’il n’y a rien qui soit quelque chose.

Le savoir sur ceci ou cela c’est de l’ignorance qui s’ignore.

Le voyageant est un point d’interrogation qui fuit les réponses, toutes les réponses.

Et si vous lui demandez ce qu’il voit ou a vu, sans doute lèvera-t-il une épaule, se grattera-t-il farouchement la cuisse ou les parties génitales, et feindra de ne pas avoir entendu votre question. Il sait trop bien que du monde il n’a vu ou ne voit que ses yeux aveugles, n’entend que sa surdité, ne connaît que des noms, l’ombre de ce qui est.

Se sentir voyageant est un état d’esprit, une manière d’être avec le moins de valises possible - par valises sont désignés les bagages mais aussi les poids internes qui alourdissent l’homme de tous les non-dits, non-faits...

D’aucuns faisant de la sociologie, mettant gens et choses dans des boîtes, confineraient ce voyageur-là au détachement bouddhique, un sannyasim hindou, un renonçant.

Non, celui-ci ne renonce à rien, vraiment à rien du tout; il prend tout, mais il ne s’attache à rien. Il sait que l’or, les relations humaines, le plaisir, la douleur, sont de passage comme lui. Il jouit de tout ce qui s’offre, sans tabou, mais son art, son art secret, c’est qu’il sait dire adieu à tout ce que la vie donne et reprend et cela sans nostalgie.

Se reconnaître voyageant c’est un état d’esprit, oui bien sûr, mais plus que cela c’est l’esprit des états, un embrasement embrassant tout ce qui vient et tout ce qui s’en va.

Un tel voyageur est synonyme d’adieu permanent, parole d’un voyageur qui a perdu son chemin, perdu son chemin éperdument, d’un voyageur aveuglément aveugle qui ne voit même pas sa cécité !

Ethiopie 2016

Ethiopie 2016

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Marion 15/02/2013 18:02

Moi, je ne sais qu'une chose au sujet des voyageurs: pour qu'ils soient voyageurs il faut des sédentaires qui les accueillent et je me sens bien dans cette peau là.
A bientôt, Jean-Pierre...

Laret 14/02/2013 08:14

Une ode au vrai voyage et au vrai voyageur,ce que beaucoup pensent ètre et ne sont pas....Tres bonne journée,Jean-Pierre