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Voyage en famille

Voyage en famille

« Comme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyage est une oeuvre d'art, une création. De la plus humble à la plus haute, la création porte témoignage d'un créateur. Les pays ne sont que ce qu'il est. Ils varient avec ceux qui les parcourent...

Un homme voyage pour sentir et pour vivre. A mesure qu'il voit du pays c'est lui-même qui vaut la peine d'être vu. »

André Suarès

 

Un voyage est étymologiquement un tissage de liens.

Qu’allons-nous choisir de raconter: le voyage, le voyageur ou la trame qui les réunit ?

A moins que le narrateur ne découvre que l’acte de narration en lui-même est le voyage, alors il ne verra à peine de contour séparateur entre avoir prétendument voyagé en Inde presque un mois et être assis devant son ordinateur. Il racontera une histoire, et comme il faut des points à la ligne pour alléger un texte, un début et un commencement, il optera pour le coutumier : Il était une fois un père, une mère et leur fille Leïla.

Ce père-là, aveugle pour les autres, parfois pour lui-même , quand des moments d’intenses obscurités mémorielles le rattrapent, allez savoir pourquoi, reçoit des envies fulgurantes d’aller vérifier si ici est aussi ailleurs. Et pourtant ailleurs ne peut être, mais il y va, obéissant à ce qui lui vient, car si ailleurs ne peut être qu’ici, reste que le Yémen n’est ni l’Ardèche ni l’Inde !

Ces pays, ou si vous préférez, ces histoires humaines, minérales, où comportements et paysages semblent naître l’un de l’autre, sont comme des perles enfilées sur un collier unique et invisible, des états du même Etre.

Et ce père tient, depuis qu’une enfant l’honora de cette responsabilité, les fils fragiles qui le relient à des rêves de ballons prêts à être lâchés dans l’espace. Dans ces ballons de couleurs vives, respirent des envies tel que pouvoir un jour saisir l’opportunité de partager un voyage en Inde avec sa fille Leïla.

Amassons des rêves, puis laissons-nous rêver par eux. Il viendra un temps peut-être, le moment propice, où ils pourront prendre corps. Mais pour ce faire les antennes doivent être déployées pour capter le programme des possibles.

Vouloir ceci ou cela quand l’univers ne le veut pas ne mène qu’à l’écoeurement et à la création de boucs émissaires imaginés qui néanmoins finissent par nous enlever le goût de jouer avec la Vie.

Le père, Jean-Pierre, et la mère, Marie, un banal jour de courses à Aubenas et de vent, vers la fin novembre 2007, passent devant une agence de voyage. Le père a essayé moult fois, et en vain, de contacter par Internet et par téléphone des vendeurs de billets d’avion pour le sud de l’Inde, et tous sont unanimes :

« On n’achète pas un billet d’avion pour s’envoler vers Cochin au dernier moment où alors on est prêt à payer 1000 euros, car je ne sais si vous en êtes informé monsieur, les gens partent vers le soleil pour Noël et ils s’y prennent, pour réserver un vol, des mois et des mois en avance ».

Le père s’entend dire à sa femme:

« On a cinq minutes, on va demander s’ils n’auraient pas un vol de dernière minute ».

Marie fait la grimace :

« Mais tu as essayé partout ces derniers jours et tu sais bien que… »

Mais elle est souple et sait son mari obstiné.

Je m’entends demander à la femme de l’agence :

« Nous voulons partir le 12 ou 13 décembre et revenir vers le 7 janvier. »

Marine, c’est le nom de la dame qui a le pouvoir malgré elle de lâcher les ballons ou de les retenir en vue d’un moment plus favorable pour leur envol :

« Mais vous allez où Monsieur ? »

« Mais Madame nous sommes trois et nous allons à Trivandrum ! »

Trivandrum s’est imposé, habituellement je demande Cochin, ces deux villes du Kerala sont distantes peut-être de 200 kms.

Marine prospecte dans son ordinateur et m’annonce, elle-même très étonnée :

« Il y a trois places à tarifs intéressants le 12.12 avec retour possible le 7.01. »

Tout est simple, quand nos montres sont réglées à l’heure de la grande Horloge !

Je poursuis par la fin, « fin de quoi ? », de la page voyage en Inde dans le grand livre de voyage qu’est la Vie.

En descendant du TGV le 8 janvier, à Valence, à peine le pied posé sur le quai, une sensation immédiate me met un instant en déséquilibre : Ici le silence est si dominant que mon corps n’a plus rien sur quoi s’appuyer, alors que dans l’autre ici, l’Indien, un brouhaha permanent, des odeurs musclées, font comme une rampe sur laquelle traînerait nonchalamment notre main. Vécu vite résorbé d’avoir perdu quelque chose, un guide, un support, puis la mise à jour se fait toute seule, l’ici-Valence chasse la mémoire d’un ici devenu désormais ailleurs.

Je ne vais pas concéder à une chronologie et pas davantage à une narration descriptive et exhaustive.

Nous ouvrîmes l’espace Indien sur peut-être 1000 kilomètres, y mélangeant nos impatiences, nos élans, déceptions et enchantements, en bus, rickshaws, en train, à pied, allant du littoral aux vertes collines à thé, en bateau sur les back waters, s’arrêtant pour observer un aigle de cocotier, un plan de cardamone, un champ d’ananas, un singe, un milan audacieux.

Nous fîmes halte à Amritapuri, l’ashram d’Amma, Mata Amritanandamayi, cette sainte dont la compassion infinie crée une œuvre humanitaire et quasi planétaire fondée sur le service désintéressé.

 

   Temple d'Amritapuri

Temple d'Amritapuri

Il y eût naturellement dans ce voyage en famille des visites de temples, palais, plages, centre d’entraînement d’éléphanteaux orphelins recueillis dans la forêt, des soirées de spectacles Kathakali et autres danses, l’incroyable cinéma indien. Mais il ne faudrait surtout pas omettre cette ribambelle de tout ces petits riens, souvent vite oubliés, qui articulent le quotidien du voyageur : traversées épiques de rues surencombrées, tentatives de comprendre l’autre et de se faire comprendre, chasse aux restaurants, à l’hôtel, coup de gueule devant un prix créé spécialement pour notre condition de nantis, une brusque sensation de parenté avec une rivière étale qui coule lentement à nos pieds, une vieille femme en sari qui lave sa vache en lui parlant, etc.

Et puis tandis que rizières, bananiers et cocotiers défilent le long de notre bus, qu’un enfant vomit à côté de nous dans les mains de son père, le père, l’autre, moi, tente non seulement d’expliquer, mais de faire ressentir à sa fille l’unitaire trinité indienne, dont les trois têtes n’en sont qu’une, présence absence, et qui se décline en Brahmâ, principe créateur, Vishnu, principe de permanence et Shiva, principe de destruction.

 

                                BRAHMA-VISHNOU-SHIVA.jpg                                                                            Brahmâ - Vishnou - Shiva

Expliquer les images-symboles qui tendent à dire la Vie avant qu’elles ne deviennent une religion, un objet de croyance, de la superstition.

 « Ces trois dieux qui n’en sont qu’un ne sont pas là-haut, dans une abstraction métaphysique, ni dans ce temple, ni dans ta tête en tant que concept, mais ils sont la somme et plus de ce que nous percevons et de cela qui nous autorise la perception. »

 « Mais papa dans les temples les gens leur font des offrandes, brûlent des encens, cherchent à s’attirer des faveurs en marmottant des mantras, etc. »

 « Ma fille il ne faut pas confondre religion et spiritualité. La première est culturelle, la seconde transforme l’homme, le rapatrie vers ce qu’il est, un paradoxe qui se résume par être et en même temps ne pas être, mais pour le moment tu dois savoir des choses, apprendre, grandir, et donner un mouchoir en papier par exemple à ce père dont les mains sont remplies du vomi de ma petite voisine. Ce geste-là relève plus de la spiritualité que de la religion. »

Cette fois-ci au Kérala je ne savais pas comment Leïla, douze ans, allait se comporter au sein de ce maelström. Et je n’étais pas allé jusqu’à imaginer qu’elle me guiderait sur des trottoirs où débordent les caniveaux, dans des traversées de rues mal éclairées où le plus gros véhicule feint d’ignorer le freinage, comme à Quilon, mais nous glissions tout deux sans jamais même évoquer cette déambulation car le guidage de son aveugle de père est inclus dans sa manière d'être.

Et en tant qu’homme privé de regard je suis très réceptif à la manière dont les gens qui voient « gèrent » leurs yeux.

Leïla a une vision globale antérieure à la mémoire et si elle a besoin de retrouver un détail elle rentre dans le souvenir et débusque ce qu’elle cherche. Mais demandons-lui de retrouver la fourchette qu’elle a expulsée sur le sol, il y a de fortes chances pour qu’elle ne la repère pas, car sa volonté prend alors la forme du refus et du je m’enfoutisme.

 

           elephanteau.JPG                                   Eléphanteau sortant du bain ......acceuilli par la famille Brouillaud

 Un matin nous quittons un village à pied tous les trois, nous cherchons un chemin d’accès pour rejoindre la rivière où les éléphants se baignent et sont lavés. Un peu égarés, voyant un petit attroupement devant une maison en construction, nous nous arrêtons pour demander notre route.

Un monsieur très courtois et parlant un anglais roulant comme savent si bien le faire les Keralais, nous indique une allée sablonneuse qui mène au bain des éléphanteaux. Mais comme nous nous apprêtons à reprendre notre pas décidé, il me prend le bras et me dit que nous ne pouvons pas partir maintenant. Nous sommes un peu pressés, mon tempérament me rejoint facilement et je suis sur le point de rompre le contact physique avec lui d’une manière déterminée. Mais il me glisse dans l’oreille :

 

« Sir vous voyez bien que nous faisons une puja pour que la future maison soit propre et hospitalière. Vous ne pouvez pas partir tant que la puja ne sera pas terminée. »

En effet ils ont placé le cadre d’une porte sur les fondations et un officiant récite des mantras.

 Bon ok, on va rater le bain des éléphants mais la maison sera un espace purifié ! 

Nous restons jusqu’au bout du rituel et nous arrivons à la rivière tandis que les éléphants sortent de l’eau…..

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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