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A Leila Brouillaud

A Leila Brouillaud

Naissance d’une fille et d’un père

 

Le 19 juillet 1995, à environ 4 heures du matin, Marie ressent fortement les premières contractions. Elle me dit de patienter un peu avant d’appeler la sage-femme qui doit venir l'accoucher à domicile.

Une fraction de seconde, l’inquiétude m’agrippe : je me visualise seul, aveugle, à devoir faciliter la naissance de l’enfant qui s’apprête à répondre à l’appel du dehors, celui du monde des formes. Une autre image, heureusement, me vient : un basculement dans le temps à l’époque où l’homme n’avait pas encore domestiqué le feu. Combien d’hommes et de femmes accompagnèrent-t-ils des délivrances en aveugles, quand le désir de naître s’imposait dans des nuits de cavernes sans lune ?

Combien d’êtres humains, pourtant dotés de la vue, durent-ils se confier à la seule intelligence de leurs mains intuitives quand de telles situations se déployèrent dans les ténèbres ?

Finalement j’appelle la sage-femme vers sept heures. Une amie, Edwige, campe sur les terrasses au-dessus du potager. Elle s’est offert de rester avec nous le temps que dure l'accouchement pour nous aider. Sa contribution est vite mise à l’épreuve.

Il est à peine sept heures, quand René, le voisin, démarre sa débroussailleuse sous la fenêtre de notre chambre où le désir de naître poursuit ses œuvres souterraines. Cet outil très utilisé dans nos campagnes herbues déchiquette avec rage l'air calme du petit matin. Alors, Edwige se précipite pour informer René de l'événement en cours ; celui-ci, tout embarrassé, remet à plus tard le fauchage de l'herbe.

 

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Pour donner plus de relief à cette fresque vivante, il faut savoir qu’un incendie, certe agonisant, fait encore rage sur les collines au-dessus de Laboule, et cela depuis plusieurs jours. Et si le Canadair vient enfin de cesser son va-et-vient, c’est pour faire place à un hélicoptère qui se pose et décolle toutes les cinq minutes, à cent mètres de la maison, pour puiser l'eau qu'il transporte dans un gros ballon. A très, très basse altitude, il passe au-dessus de notre toit ; un vacarme insoutenable envahit la chambre, nos tympans vibrent. Pendant ce temps les contractions augmentent et Marie geint, d'une manière encore imperceptible.

La chaleur estivale rend la chambre étouffante, bien que les volets soient clos. Une odeur prégnante de sueur, de personnes entassées, densifie les molécules de l'air surchauffé. Marie est encore le mouvement de deux vies mêlées. Elle devient peu à peu celui de l'impératif besoin du naître de Leïla. Mais elle ne pense pas ou si peu ce qu'elle vit. Elle endure leurs délivrances communes. Et c'est précisément parce qu'elle y pense peu qu'elle se délie de la souffrance ressentie.

 

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Nous sommes trois personnes auprès de la mère. Nad, l'accompagnatrice du naître de Leïla et de la naissance d'une maman. Edwige, discrète et devancière de mille petits gestes bienveillants. Et pour parachever le tableau, un homme enceint d'une paternité proche, de plus en plus déconcerté. Il pressent qu'il est tenu par un hameçon dont il n'a même plus idée de se décrocher. Il réalise que ses idées de fuite n'étaient que des idées : des idées que l'actualité renvoie enfin à leur vanité.

En fait, je me sens à ma place parce que celle-ci ne procède plus d'un choix intéressé. Le haut-parleur des idées de fuite en avant ne m'appâte plus. Il chantait la rengaine d'un hypothétique demain avec la voix du passé. Il disait qu'il savait, qu'il allait m'aider. Celui qui se laisse prendre par ses élucubrations fait un tour de manège et se retrouve là où il était avant de céder aux sortilèges. Il s'aperçoit alors qu'il a dormi et qu'il a fait un mauvais rêve, mais il n'a pas de queue de Mickey dans les mains ! Ses mains sont vides. Vides comme elles l'ont toujours été, comme elles le seront toujours. Elles sont vides de la richesse de tous les possibles. Ce n’étaient que des tigres de papier qui lui faisaient peur.

Je sors un instant dehors. Je vais enlacer le tronc lisse de mon ami l'eucalyptus. Je crois entendre le rire de l'enfant, l'enfant qui m'attire un peu plus à lui. Désormais je le sais. Tout comme je sais que je l’entendais déjà, ces derniers jours, uniquement quand j'étais présent — mais pas quand j'étais englué dans les toiles de mon passé, ni dans les projets de fuites que j’ourdissais pour échapper à l’effroi de la paternité.

L'enfant, l'enfance, est toujours là. Pour la goûter je dois redevenir une plage vierge, laisser s'en aller la marée des pensées comparatives. L'enfant me chuchote :

« Viens jouer avec moi. Je suis cachée dans tout ce qui est créé, mais pour me voir et jouer avec moi, tu dois t'éloigner de ce que tu appelles toi. »

L'enfance est toujours contemporaine. C'est nous qui sommes en retard, traînant la patte comme s'il y avait à voir autre chose que ce qui est.

Qu’est-ce qu’un enfant naissant ? Un sentiment de première fois où ce qui regarde et ce qui est regardé se donnent le jour mutuellementLa grossesse de Marie fut paisible et je participais intérieurement à cet élargissement de notre couple, même si le masque revêtu par peur de devenir père me parlait d'évasion. Nous mîmes de côté les relations sexuelles, il ne m’en coûta pas. Cela se fit naturellement, sans calcul.

Quelques jours avant sa naissance, Leïla m’apparut en rêve. Par la fenêtre entrebâillée du rêve, je me voyais allongé sur le dos, sans doute dans mon lit, et Leïla était debout sur mon ventre. À ma grande stupéfaction, elle parlait avec une diction parfaite et une sagesse renversante. Elle s'exprimait sans affect, d'une manière impersonnelle. C'était une initiation aux mystères de la Vie qu'elle transmettait. Elle me regardait intensément, tout en énonçant les lois naturelles et surnaturelles qui ont cours dans l’invisible et au sein du monde des formes.

Cette rencontre n’avait rien d’émotionnel, et le mot qui me vint, en me remémorant au réveil cette visite, fut : objective. Leïla était venue me préparer, me pétrir avec toute la force contenue dans les mains de la vie. Et quel ne fut pas mon étonnement, quand j'appris qu'une amie enseignant le yoga avait rêvé elle aussi, de son côté, à Grenoble, que Leïla était un être de sagesse.

De temps en temps, Edwige risque une apparition dans la chambre de la transformation, proposant un thé, un café, un en-cas. Naturellement il se trouve toujours quelqu'un au chevet de celle en qui un besoin de devenir opère.

« Tout suit son cours », nous rassure la sage-femme. Le col de l'utérus se dilate très doucement et vers quatorze heures Marie perd les eaux. À présent, nous attendons un événement qui n'a pas eu lieu à Laboule depuis cinquante ans.

En début de soirée, Nad commence à s’inquiéter : l’enfant refuserait-il de naître ? En interrogeant Marie, elle apprend que celle-ci n'a pas uriné depuis le matin, aussi décide-t-elle de lui introduire une sonde urinaire pour éviter que la poche d'urine n’entrave le processus d’accouchement. Mais, à son grand étonnement, Nad s'aperçoit que l'utérus, au lieu de se dilater, se referme peu à peu. Elle utilise alors la méthode psychologique violente : si rien ne se passe dans l'heure suivante, elle se verrait obligée de terminer l'accouchement à l'hôpital de la grande ville.

Il est vingt heures, et Marie a perdu les eaux vers quatorze heures. Nad me chuchote à l'oreille que ce chantage pourrait hâter la délivrance. Elle se refuse d'utiliser le produit qui précipiterait artificiellement les contractions à la maison.

Vingt-trois heures : nous montons dans la voiture de Nad, direction l'hôpital de la grande ville. Marie est assise à l'avant. En même temps qu’elle conduit tout en souplesse, la sage-femme poursuit son accompagnement, inspirant et expirant bruyamment pour inviter la parturiente. Edwige, elle, nous suit, seule dans sa voiture.

Nous avons dépassé Laboule, approchons de Rocles, le village voisin. Les contractions s'intensifient. Je demande à Nad si un accouchement en pleine nature est réalisable. Elle me répond que oui. Je me surprends à rêver que Leïla puisse naître en pleine nature, avec les exhalaisons végétales, sous les étoiles bienveillantes, avec le chant des grillons au mitan d'une nuit d'été. Je suis certain que tous les animaux, rampants, marchants, volants, la longue couleuvre silencieuse, la gracile biche et son faon, le blaireau balourd, le sanglier trapu, la buse distante et l'aigle solitaire, toute la faune qui peuple les bois et les ciels de cette contrée, accourraient aux premiers cris du petit de l'homme. Mais cela ne se passe pas comme je le souhaite. Tant pis pour nos rêves, la vie œuvre sans en tenir compte. Peut-être même cherche-t-elle à nous en débarrasser !

Toujours est-il que nous nous retrouvons en salle de travail, comme ils disent dans le jargon médical, dans la section maternité de l’hôpital d’Aubenas, à minuit, avec un gynécologue qui n'aspire qu'à une seule chose : en finir au plus vite pour aller se reposer. Et pour cela il essaie tout, même le mensonge. Il n'hésite pas à dire (je suis debout à côté de Marie, appuyé contre la table de travail, épaulé par Nad) que le bébé a des difficultés et qu'il convient de recourir d'urgence à la césarienne. L'amie sage-femme observe les machines et voit très nettement qu'il n'y a aucun problème. Nous tenons bon environ deux heures contre les nombreuses pressions psychologiques en vue de nous effrayer.

Une infirmière injecte un produit dans les veines de Marie pour accélérer et amplifier les contractions. Sans grand changement. Leïla n'est pas pressée.

La femme en couches est épuisée. Et l'homme qui lui tient la main, hier encore récalcitrant, est tout attention, porosité. La fatigue n'a pas prise sur les régions supérieures de son être, bien que son corps l'accuse.

 

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Sur le coup de deux heures du matin, le docteur déclare qu’il ne tentera plus rien désormais et que si l'enfant ne naît pas rapidement, il faudra transférer Marie à la salle d'opération pour y effectuer une césarienne sous anesthésie générale. En d'autres temps — pourtant pas si éloignés, il y a tout juste une heure, peut-être moins, mais appartenant déjà à un passé révolu — les seuls mots « anesthésie générale » auraient suffi à nous faire frémir de courroux. Désormais nous comprenons qu'il n'y a plus à résister et à imposer nos espérances concernant l'accouchement idéal.

Nous avons quitté le village de Laboule et notre espoir que s’y déroulerait la naissance. Nous abandonnons également l'idée d'un accouchement naturel. Nous ne désirons plus autre chose que ce qui est proposé, seul moyen vrai, tout compte fait, de se réjouir de la forme du corps de l'instant et de le célébrer par un oui sans condition. Confiants et ignorants, nous sommes dans la main ouverte de la vie. Ce n'est plus le sang exubérant du passé de nos exigences qui coule dans nos veines, mais l'eau lustrale de l'actualisation. Nous n'obtenons pas ce qu'auparavant nous désirions. Pourtant, ce qui nous arrive est inexplicablement notre désir authentique, projets et intentions ne prenant plus racines en nous.

 

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De tels moments de grâce révèlent à quel point la souffrance est consécutive à la prétention de vouloir faire de la vie autre chose que ce qu'elle est. Quand l'homme ne fait plus la guerre, ne s’oppose plus pour imposer ses intérêts, il y a une rupture, un armistice, et la paix et la joie le portent.

Je ne peux pas entrer dans la salle d'opération, cela va de soi ; Nad, en tant que sage-femme libérale, y est admise. Et un autre prodige survient — mais tout est miraculeux, il suffit d'être là, dans le creuset alchimique de cette nuit, silencieux devant le mystère de la création, au bord de cette femme en couches, pour le voir et y participer. L'anesthésiste suggère au médecin — qui lui se cramponne à l'idée d'endormir Marie intégralement, seul fait que nous refusons encore — une simple anesthésie locale. Les aides du médecin dressent alors un écran de tissu devant le visage de la parturiente pour qu'elle ne puisse pas voir la césarienne.

 

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Quand une charmante infirmière m’apprend ce détail, je dis à Edwige, qui attend sur une chaise dans un couloir impressionnant de vide :

« C'est à croire que Dieu ne peut pas regarder son œuvre ! »

Je sens qu’elle lève vers moi son regard espiègle. Silencieusement, elle m'invite à en dire davantage, mais l'heure n'est pas à l'essor verbal. Si je semais des mots dans ce couloir désert, je dirais que dieu ne regarde pas son œuvre, parce qu'il est son œuvre.

Nad pose l'offrande du petit corps de Leïla contre le visage de cette femme à travers laquelle elle vient de transiter neuf mois et une dizaine de jours. Mais Marie, les bras emberlificotés par les perfusions, ne peut pas encore la toucher.

Leïla est transportée illico dans une salle surchauffée et placée en couveuse pendant deux heures. Le temps nécessaire, si j'ai bien compris, pour surveiller en salle de repos l'évolution de l'anesthésie partielle pratiquée sur la maman. Nad m'y guide. Très ému, j'entends pour la première fois la voix de mon enfant. Sans doute ressemble-elle à celle de tous les nourrissons, mais la reconnais dans l’instant, car elle éveille en moi l'amour.

 

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Question posée à un fakir d'Ajmer, en Inde : pourquoi avons-nous plus d'affinités avec certains êtres qu'avec d'autres ? Réponse :

« Ceux-là sont les êtres qui se sont trouvés un jour assis auprès de vous dans le monde d'en haut. »

À cet instant, je suis persuadé que nous avons déjà été assis ensemble sur l'indicible rivage d'avant la création, reliés par la louange et l'amour, à regarder se briser les vagues éphémères du monde tangible. Une métaphore à ne pas à prendre à la lettre, évidemment, mais qui traduit si bien un ineffable sentiment de reconnaissance.

Ceux que l'on aime n'ont plus de nom. Ceux que l’on aime nous font naître. Voilà mon ressenti profond, ce matin-là. J’ouvre les yeux sur la Vie en même temps que Leïla. Quel baptême ! Un sentiment m’envahit, si vaste qu'en y plongeant mon épuisette verbale pour tenter de l’exprimer à Marie, je n'en remonte que des fragments. Tenter de décrire cet instant si entier reviendrait à l’ébrécher : en amour, un silence vaut mieux qu’un langage.

Je prends Leïla dans mes bras malgré les protestations de l'infirmière qui débite des mots froids, en professionnelle appliquée. Mais qu'importe, il faut que je touche, palpe ce petit être projeté dans le monde, que nos corps se rencontrent. Je n'ai pas à cogiter sur la manière adéquate d'accueillir dans mes bras un nourrisson, ni à réfléchir sur les mots à prononcer en pareil cas. C'est son prénom, Leïla, qui s'échappe de mes lèvres à peine entrouvertes, avec un peu de mon souffle, qui vient la caresser plusieurs fois, la vêtir de cette syllabe que toute sa vie durant elle entendra et qui la fera agir vers sa « Leïlaïté ». Je murmure son prénom comme est chantée une louange.

Sortie de l'hôpital — il doit être 4 heures et demie du matin. C’est une Nad conseillère qui se penche à la fenêtre ouverte de la voiture d’Edwige, où je suis assis, comblé :

« Jean-Pierre, il faut lâcher prise, tu sais », lâche-t-elle, sentencieuse.

Elle cherche, avec les mots stéréotypés de la culture spirituelle, à me réconforter. Le projet de mettre Leïla au monde à Laboule avait échoué, et c’est à l’hôpital, tant refusé, que finalement elle avait choisi d’éclore. Mais dans le vécu de cet homme régénéré par les forces vives de l'amour, il n'y a plus rien à lâcher ni à accepter. Il n'est plus enclos dans l'espace psychologique où accepter s’oppose à refuser. Questions et réponses n’occupent plus la première place, tout au plus celle d'une brume de songes. Il est la fragilité même de l'aurore. Il est un père tout neuf qui sourit de ses futures maladresses et qui ne sait pas trop bien ce que c’est que d'être un PAPA. Et par-dessus tout, il sait que désormais la pierre précieuse de sa solitude aura une autre facette, celle d'un père. Il en est sidéré.

La Vie confie l'homme à lui-même — mais qui est d’accord ? C'est cette notion qui d’ordinaire trouble le croyant, celui qui fait de Dieu une idole inaccessible. Dépendant d'une croyance qu’il s’est forgée, cet homme-là renonce à goûter intimement la grande solitude, celle précisément qui effraie parce que trop responsabilisante. C’est son choix. Il adhère au catéchisme d'un Dieu auquel il ne croit que par peur, par ouï-dire ou par souci des convenances, mais se détourne d’un Dieu non asservissant qui ne donnerait ni directives ni mode d'emploi.

Laboule est en vue. Une vingtaine de sangliers qui gambadaient sur la route détalent soudain devant le capot de la voiture. L’instant du retour reste flou dans mon souvenir, peu importe. Edwige gagne sa tente, moi mon lit. Si je parviens à dormir, c'est peu de temps.

Ah si, je me souviens d’avoir pleuré de joie. D'avoir pleuré, pleuré à ne plus pouvoir parler, pleuré de ravissement. Pleurer jusqu'à devenir soi-même le ruissellement du pleurer. Venant de loin, de mon pôle incréé, d'un pays de silence et d'allégresse. Sans doute du pays de lumière d'où Leïla venait, encore toute frémissante. Des sanglots agitaient tout mon corps. J’étais incroyablement ému, poreux, vulnérable.

Le téléphone n'arrêtait pas de grelotter. Les amis voulaient tout savoir sur le nouveau-né, sur moi devenant papa, et moi je me contentais de ne rien savoir. Je leur disais ma joie avec des mots qui n'étaient pas miens, mais qui appartiennent à tous ceux qui aiment. Je n’étais pas encore complètement père, car j’étais amoureux, et l'amour dépossède de tout titre, de toute prétention.

 

Leïla venait tout droit du pays où il n'y a que l'amour, d’un pays sans géographie, parce que sans frontière entre vie et mort. Le simple fait de l'avoir prise dans mes bras, au petit matin, à la maternité, avait réactivé en moi la mémoire de ce feu qui crée, maintient et résorbe les mondes sans jamais s'y perdre. Dans ces moments-là, la mort n'existe pas car l'homme ne prétend plus à l’immortalité.

Mon ami Yvan appela de Suisse. Je fus secoué de sanglots de bonheur qui en dirent plus que tous les mots qui ne purent franchir ma bouche.

Et sous la douche, éclatèrent ces mots venus de nulle part, à moins que ce ne fût de partout : « Leïla est belle. » Surgissant d'une mémoire qui n'appartenait pas à celle de mon histoire personnelle : « Elle est la beauté. »

Inouï. Au même instant, le monde apparut beauté même. Dans un déploiement fulgurant, le support impersonnel, l’enfance éternelle, fusionnaient dans l'ensemble. Comme si « l'objet ma fille », objet de commotion pour mon âme de jeune père, écartait ses ailes pour tout embrasser et embraser. Un tel élargissement transforma toute relation fondée sur moi, espace, non-moi, en un miracle non-relationnel.

Et pendant que la confidence jaillit, sans retenue, j’ai envie d’écrire quelque chose d'inaudible, en accord profond avec la Vie dont le naître et le mourir seraient les deux sourires d'un même visage.

La naissance et la mort sont des moments où l'espace psychologique de ceux qui assistent à ce mystère de l'apparaître et du disparaître peut être remis à sa juste place, celle du valet et non plus celle du maître. Ces deux expressions bouleversantes de la Vie ont une capacité accrue de nous mettre en prise directe avec le sacré, dans une reconnaissance joyeuse où nous devenons miraculeusement aimant et vaste. Autrement dit, le naître et le mourir sont des électrochocs propres à extirper de sa somnolence l'homme assoupi dans l'incarnation.

Comme en cet instant j'aimerais écrire avec de la rosée pour que cela reste insaisissable !

Je t'aime, ma fille ! Que ce verbe principiel te conduise vers l'autonomie, c'est-à-dire l'indépendance par rapport aux autorités extérieures à toi ; tu écouteras et suivras ce que dit ton cœur libre. Tant de « je t'aime » nouent des fils à la patte de celui que l'on prétend abusivement aimer ! Tant de « je t'aime » sont des contrats, des chantages, des mendicités fardées en offrandes ! Le « je t'aime » véritable est un acte dépourvu d'attente, la gratuité du verbe être. Doit-il s'écrire ? L'écriture est trace. L'amour est si léger qu'il n'en laisse aucune.

Et si une fée me proposait de faire un vœu, là, maintenant ? Ce serait que nous puissions demeurer amis par-delà les inévitables, mais ô combien désirables, conflits et réactions diverses qu'induit la filiation, et que tu puisses me regarder mourir, comme je t'ai vue naître, émue, bien sûr, mais confiante, d’une confiance sans support et sans référent.

A Leila Brouillaud
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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Carmona Rosita 01/07/2013 01:24

je me réjouis qu un homme puisse écrire des lignes ainsi honorant la venue au monde de celle qui le rendra père : sa fille. Aujourd hui sa fille est devenue belle tendre aimante et quelquefois
rebelle.Juste ce qu il faut.Et le père est devenu confiant heureux tranquille .Il sait que son chemin s' ouvre sur une clairière ,un espace de lumière avec le grand chêne au milieu .Il sait qu il
peut s'assoir ,se délasser .Au loin le bruit régulier et doux de la rivière l enchante ..Elle est là ma fille eau vive jaillissant de la terre parfumée , princesse le jour, amante la nuit .Et son
manteau d étoiles pour me couvrir un soir quand le vent le dira.Merci dit le père .Amen dit la fille .Il me plait à penser que ce sont eux là bas que je vois s en allant au soleil qui décline .et
que même ils se retournent un peu pour me dire au revoir....

Salut les amis et big bravo a Leila pour son baccalauréat..En route pour de nouveaux espaces!

Françoise Grenier Droesch 18/10/2012 20:34

Témoignage très émouvant ! Votre fille est belle et l'environnement paradisiaque ... maison de toute beauté, nature qui porte à la rêverie. Ça fait plaisir.