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HISTOIRE D'AUTO-STOP, AUTO-STOPPEUR AVEUGLE

HISTOIRE D'AUTO-STOP, AUTO-STOPPEUR AVEUGLE

Auto-stoppeur et aveugle, quand les automobilistes découvrent ce fait qui me singularise, un silence s’installe. Le doute le remplit immédiatement de son point d’interrogation.  J’entends dans la tête du conducteur quelque chose comme:

c’est un vrai ou un faux aveugle?

Il me suffit de commettre quelques maladresses en fourrant mon sac dans le coffre, de ne pas trouver directement la poignée de portière, et voilà mes « sauveurs » rassurés. Je suis authentifié, je ne suis pas une contrefaçon d’aveugle. Ils tiennent une réponse, mais pas pour longtemps, une nouvelle question plus ou moins anxiogène émerge et diffuse son doux poison d’inquiétude.

Mais si c’est un vrai aveugle, qu’est-ce qu’il fait sur la route, tout seul, à auto-stopper?

Ce que je goûte dans la stupéfaction avant qu’elle soit verbalisée - ça passe très vite, hélas ! - c’est un espace ouvert où l’individu ne se situe plus, où il laisse le savoir en suspension, il est entre la question et la réponse, à la fois vulnérable et fort d’incertitude. 

– Je fais de l’auto-stop, c’est tout, pour me déplacer d’un endroit à un autre. La cécité reste anecdotique. 

           autostop en partant de La Gurraz

Puis une cascade de questions m’assaille. Mes réponses diffèrent selon mes humeurs, sérieux ou fantaisiste je peux être.

Une question récurrente est de savoir si les gens abusent de mon handicap.

Toujours la peur, la peur que l’on projette sur l’autre, peut-être pour ne pas la voir chez soi, peut-être !

Ils bénéficient alors de ma singularité et moi de la leur.

Certains me réclament des anecdotes, et je sens bien que selon leurs personnalités, ils attendent plus ceci ou plus cela.

Ai-je été agressé, volé, abusé ? Qu’est-ce qui m’est arrivé d’extraordinaire, d’extravagant ? Ai-je fait des rencontres marquantes ? Est-ce que les conducteurs sont différents d’une civilisation à une autre ? Me suis-je mis en situation de danger ? Ai-je été voituré par des véhicules bizarres ? Est-ce qu’il m’est arrivé de demander à un conducteur de me déposer sur le bord de la route parce que je le jugeais dangereux ?

Je me prête un instant à ces questions procédant d’une curiosité plutôt naturelle, et pour ne pas me répéter, je cherche une histoire   que je ne rabâche  pas trop souvent.

Je me fais l’impression de triturer de la mie de pain en feuilletant mon livre de souvenir comme on le fait, jeune, au cours d’un repas familial qui n’en finit pas. Quand tous les éléments sont amalgamés j’obtiens une boule de mots.  

Et comme mon conducteur du moment aime les romans policiers, il y en avait un sur le siège avant où je viens de m’assoir, m’a-t-il dit, je sors du sac à mémoire la petite mie de pain qui aurait pu virer au drame.

J’ai tout juste dix-huit ans. Je voyage sur le pouce avec une amie de mon âge. Il peut être minuit ou un peu moins, fin d’automne, une nuit glacée et pluvieuse entre Bourgogne et Beaujolais. Voitures très rares. Perspective peu attrayante.

Afrique, Asie, nous ne savons pas par avance, nous partons et c’est là la chose importante.  

Nous partons pour nous extirper de cet automne aux embrassades larmoyantes. Nous sommes las de nous vêtir de ciels gris, de gens pressés de rentrer dans leurs maisons chaudes. Nous roulons depuis Londres nuit et jour vers la promesse de demains que nous espérons souriants.

A cette époque je déteste les gens qui tripotent leur clé de maison dans leur poche : On dirait qu’ils sont les geôliers d’eux-mêmes ! C’est pour moi le bruit caractéristique du propriétaire, qu’il soit locataire ou pas, celui qui joue le contentement d’avoir un lieu à lui, un lieu qu’il s’attribue, un lieu où les autres n’ont pas accès. Je n’analyse pas le pourquoi de cette réaction épidermique. Sans doute l’œuvre de souvenirs non digérés qui m’ont blessés.

 Un véhicule vrombit au loin, il roule vite, il ne s’arrêtera pas.

Mauvaise estimation : un violent coup de frein et trois jeunes gens, vingt ans passés, nous interpellent, ricanant et excités, en baissant leur fenêtre. Une musique venant tout droit des usines américaines à disco jette son rythme obsessionnel dans le silence de la nuit qui nous entoure. 

Je ne sais d’où vient cette recommandation que je fais à Jessie, prémonition ou peur, en tout cas je lui dis que si elle voit quelque chose d’anormal elle se racle par deux fois la gorge avec insistance pour me prévenir. Je monte à côté du conducteur, mon amie, derrière, avec les deux garçons.

 - Vous allez où ? s’informent-ils.

- Espagne ou Italie, ça va dépendre de vous.

- Ma phrase crée un silence en point d’étonnement puis le conducteur dit :

- Ok mec, on vous dépose à Lyon. Nous, on est pas en vacances !

Ne tarde pas à arriver la question habituelle à visée sexuelle :

- Vous êtes des hippies ?

Je hausse une épaule, j’ai envie de répondre qu’avant d’être ceci ou cela, un hippie pour l’un, un parasite de la société pour l’autre, poète, vagabond, ce qui est évident, ontologiquement palpable c’est que je suis. Les qualifications, les définitions, arrivent après ce constat d’être, et elles sont multiples et diverses, appartenant au monde changeant du phénoménal, donc aucunement fiables. Mais je garde ces considérations philosophiques pour moi et je réponds que je suis un voyageur parmi tant d’autres.

Sur la banquette arrière les deux lascars interrogent Jessie. J’écoute, je devrais dire que je surveille, car nos trois types sont passablement éméchés et ne paraissent pas avoir inventé le fil à couper le beurre.

Le conducteur poursuit un monologue dont je connais par avance chaque point.

Si je résume, les hippies voyagent et font l’amour librement avec n’importe qui.

Nous devrions combler les manques des frustrés, voilà selon les croyances populaires notre raison d’être. Nous faisons fantasmer le sédentaire monogame qui par ailleurs nous associe à des fainéants antisociaux, à des parasites, souvent malhonnêtes. 

Ah merde, je n’aime pas ça, il est minuit, il n’y a personne sur la route et je sens que les trois zigotos s’échauffent. 

Derrière moi une question, malheureusement attendue, met un instant Jessie dans l’embarras.

- Vous êtes en couple ?

Elle dit qu’elle est anglaise et qu’elle ne comprend pas toujours bien le français.  

Le conducteur éclate de rire et explique à ses comparses avinés tout en tapant sur le volant comme s’il racontait une bonne blague :

- Mais les gars vous ne savez pas que chez les hippies il n’y a pas de couple, c’est l’amour libre avec tout le monde.

Aïe, aïe, aïe ! Je n’aime pas la tournure que prennent les événements.  

Ils parlent tous de plus en plus fort, cherchant à accaparer l’attention de la jeune femme. On dirait des chiens ivres de désir qui se préparent à la bagarre pour un seul os.  

Que faire pour désamorcer la mécanique, car c’est de la mécanique lourde ces trois lascars, pas de la psychologie, un poids sans conscience qui tombe et prend de plus en plus de vitesse.

Je suis aveugle, il est minuit au moins, c’est la rase campagne, il pleut, il n’y a aucun secours à attendre du dehors, aucun, et le drame n’est pas loin, drame sous la forme d’un viol collectif.

Et moi que vais-je faire ou ne pas faire ?

Je cherche une parole compendieuse et percutante, pas un discours, qui aurait la capacité de modifier le point d’assemblage de l’intérêt bestial qui anime ces excités. Mais rien ne vient.

Est-ce que la peur va me paralyser ?

Est-ce que je vais déclarer forfait et laisser faire sous prétexte que je suis seul et aveugle contre ces trois gaillards dont le désir sexuel animal occupe toute leur conscience ?

Je réfléchis dans tous les sens. Mes pensées se buttent contre des murs, elles ne trouvent pas d’issue. La pluie cingle les vitres de la voiture. Mes chaussettes sont mouillées, j’ai froid aux pieds. Tout à l’heure j’ai marché dans une flaque d’eau. La panique n’est pas loin, je perds le fil de leur conversation. Je suis comme une bête, tous mes capteurs sont en alerte. Je ne peux plus ou ne veux plus comprendre de quoi ils parlent, mais je ressens que l’espace se rétrécit, change de texture. C’est comme si l’habitacle du véhicule se remplissait de quelque chose de sombre, de visqueux. De l’encre de seiche mélangée à une hémorragie. 

Les pores de ma peau s’ouvrent et absorbent cette vague d’inconscience qui grossit, grossit. J’entends bien Jessie se racler la gorge par deux fois comme convenu mais ça ne me parle plus. J’ai perdu pied avec la mémorisation, je suis en danger. Tout a disjoncté à l’étage de la raison, plus aucune pensée cohérente ne l’éclaire. Il y fait nuit. 

Je suis descendu au sous-sol sans lumière où les choses communiquent en sensations brutes. Il n’y a  plus d’étiquette dessus pour dire ce que c’est, ce qui se passe, à quelle catégorie appartient la situation présente. J’aurais pu me fondre dans l’observateur inhibé, le témoin, laisser faire, clouté au bois de l’indifférence par la peur.       

Jessie hurle je ne sais quoi. Son cri est déchirant. Ce hurlement de bête acculée met en mouvement un comportement que je ne me connais pas.        Un couteau jaillit de ma poche ou plutôt se retrouve dans ma main droite sans que je sache vraiment comment il est arrivé là. Je redeviens observateur et acteur, Je me vois enfin agir tandis que Jessie vocifère une question entachée d’angoisse :

– Pourquoi nous prenons ce chemin dans les bois ? Pourquoi ?

Et elle répète cela plusieurs fois comme une machine emballée.  Je visualise enfin la situation, nous ne sommes plus sur la grande route, nous devons pénétrer dans une forêt, d’ailleurs la voiture cahote, ce n’est plus un tapis d’asphalte sous les roues mais de l’herbe trempée et des ornières.

A l’arrière les deux zigotos rient, rires adipeux, paroles désordonnées. Ils n’ont pas encore vu ce qui se passe entre le conducteur et ma main armée d’un couteau, un opinel. Je ne comprends pas ce qu’ils disent Mais ils s’agitent.

Je suppose que Jessie essaie d’ouvrir la portière. Il y en a un qui braille quelque chose comme :  ne t’énerve pas petite dame, on n’est pas des méchants,on ne te fera pas de mal !

La voiture patine, ralentit et freine. Mais l'opinel mord déjà le ventre du pilote et d’une voix impersonnelle, professionnelle comme si j’avais toujours fait cela, j’intime :

- Ok vous êtes deux derrière moi et vous pouvez me frapper mais sachez que votre pote aura le ventre – je dois dire, ou plutôt crier, le bide, ouvert par cette lame.  

L’effet de surprise est total. Seule Jessie hurle et se débat pour sortir, elle n’a pas compris ce qui se passe. Ses deux agresseurs, oui. Je hurle alors :

- Stop !

Et mon cri est si puissant qu’il y a arrêt sur image, même Jessie se calme un instant. Pendant ce temps je fais une pression supplémentaire sur le couteau ce qui a un résultat immédiat. Le conducteur effrayé pousse un cri de terreur et supplie :

-Arrête tes conneries, on riait, arrête ça fait mal !

Je réalise qu’ils n’ont pas deviné que je suis aveugle, c’est à peine croyable.

De la main gauche – le couteau est dans la droite, j’attrape à travers le pantalon les couilles de mon voisin et je tourne le paquet, ce qui lui arrache un juron de douleur. En même temps j’ordonne:

- Les deux mecs derrière vous sortez tout de suite autrement je perce votre pote.

– Jessie ne dit plus rien, je l’entends trembler malgré la pluie qui tambourine sur la carrosserie.

– Les deux gars descendent de la voiture en jurant et maugréant. Tout en appuyant un peu plus fermement sur le couteau,  j’ordonne au conducteur:

– Maintenant tu démarres et tu nous ramènes à la ville, devant le commissariat; tu viendras chercher tes potes plus tard.

Il s’exécute. J’entends ses deux complices crier de dehors des injures tandis que nous regagnons l’asphalte.

Je lui promets que je ne le dénoncerais pas s’il fait ce que je lui demande. 

- Ok, ok, me dit-il, je te ramène et on vous laisse tranquille mais enlève ce couteau, lâche-moi, tu me fais mal, je te promets que je me tiendrai à carreau.

- Je desserre mes doigts agrippés à ses parties génitales et je grogne et conserve l'opinel en position agressive. Et comme ça se calme, que nous ne sommes plus dans la survie, d’autres inquiétudes me rejoignent. En tout premier lieu, j’appréhende qu’il découvre que je suis aveugle étant donné la fixité de mon regard.

– Je dis à Jessie de regrouper nos sacs et de se tenir prête à les jeter dehors à peine sommes-nous en vue du commissariat.

Nous dormirons vaguement dans un escalier, en ces temps les immeubles étaient accessibles aux errants de notre espèce, pas de codes et autres protections comme aujourd'hui.

HISTOIRE D'AUTO-STOP, AUTO-STOPPEUR AVEUGLE

Jessie met longtemps avant de retrouver un calme de surface, elle est choquée, nous parlons une partie de la nuit. Elle croit au moindre bruit que ces fossoyeurs de l’humanité reviennent. Une voiture passe, une marche craque, elle sursaute. Puis comme une bouteille jetée à la mer, elle décide de me faire l’amour, si on peut appeler cela faire l’amour se cramponner à l’autre comme à une bouée pour ne pas sombrer ! En fait elle fait la détresse, lançant des S O S et autres signaux d’alarmes. Elle donne son corps en étant totalement tournée vers le dehors, l’endroit de tous les dangers possibles. Elle fait l’amour comme une personne qui est en train de se noyer. Je dois essayer de maintenir sa tête au-dessus de l’eau de l’attention sinon elle s’enfonce dans les profondeurs du machinal.

Elle est si absente de nos peaux et salives mêlées, que je finis par la repousser en plein ébat, lui murmurant que pour le sexe on verra demain quand le jour sera levé, que l’heure est à la tendresse.

Je pense tout bas que l’heure est à la réparation, sans trop savoir de quoi il s’agit. Son corps de jeune femme sent la peur, et baiser dans un escalier d’immeuble dans ce contexte-là ne me parait ni vraiment conjuratoire, encore moins jubilatoire.

Je crois qu’en fait elle imagine avoir une dette envers moi, comme si j’avais agi pendant l’agression en calculant ce que mon comportement me rapporterait en cas de réussite !

J’ai envie de lui dire que le problème c’est qu’il n’y a que des bouteilles jetées à l’eau, mais plus de mer ! Je choisis le silence. Après tout qui suis-je pour prétendre remettre de l’eau dans la mer pour que puissent dériver les bouteilles de Jessie vers des aubes couronnées de gloire?

Je prends ce corps blessé contre moi, sa tête au nid de mon épaule, et je laisse passer la tendresse, tendresse venant d’un continent neuf où il n’y a que de l’amour et plus de violeurs.

Le lendemain Jessie refuse de faire de l’auto-stop, nous devons prendre un train pour quitter la région. Sa confiance reviendra, je me plaît à le croire.

Une image s’impose. Pensée vive comme une truite filant dans le courant sombre.

D’où jaillit-elle? D’une fontaine de vie ou d’un réservoir de compensations? A cette vitesse-là, aucun pécheur, serait-il le plus aguerri, ne peut la saisir pour l’interroger.

Elle dit quelque chose comme:

Pour renouer avec la confiance, il conviendrait de se percevoir plus vieux que sa propre mémoire, ce lieu des blessures qui ne cessent de suppurer et de confluer leurs humeurs noires mêmes dans les plaisirs les plus purs.

Le soir suivant, un conducteur nous amènera dans sa famille: repas chaleureux, bain chaud, un lit, des enfants intrigués par notre manière de vivre. Tout pour redonner confiance à cette jeune-femme qui désormais se fait moins d’idée sur la bienveillance humaine. La facture ne nos désillusions est parfois lourde à porter, proportionnelle disent les « matheux » au poids de nos illusions !

Hé oui mon cher monsieur, l'auto-stop est à l'image de la vie, on y fait la guerre et on y fait l'amour parfois.

le conducteur à qui je raconte ce scénario à la frontière du drame me demande :

- Mais tu vas où maintenant?

- Je vais en Grèce, voiture après voiture. Je ne peux pas lui dire que j’ai rendez-vous avec Parménide qui dit que l’étant est non engendré et le sophiste Gorgias qui affirme qu’il n’est ni engendré ni non engendré, de sorte qu’il n’est ni être ni non-être, donc pas étant.

Il n’y a plus qu’à faire l’expérience pour voir si c’est Parménide ou Gorgias qui a raison, ou les deux.

Parménide écrit que l’étant est; Gorgias qu’il n’est rien.

Je souris sous cape, j’écris différemment étant, le convertissant en étang, et je repense à la truite vive et insaisissable, la truite pensée qui m’a parlé une nuit d’affolement avec Jessie, l’anglaise: Pour renouer avec la confiance, il conviendrait de se percevoir plus vieux que sa propre mémoire, ce lieu des blessures qui ne cessent de suppurer et de confluer leurs humeurs noires mêmes dans les plaisirs les plus purs. Etre plus vieux que sa propre mémoire, naître au non-étant.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Den's 11/01/2014 23:16

"tripotent leur clé"
Ceux qui sont passés par la caze prizon ont mémorizé cette sinistre muzike jusqu'à l'obsession ! Trousseau égale verrou !!!