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Un sanglot puissant comme un orgasme

Un sanglot puissant comme un orgasme
Un sanglot puissant comme un orgasme

«Toutes les douleurs de la vie, c'est vous-même qui vous les donnez, sous les mille formes de vous-même.»

Yvan Amar.

 

 

- Je t’ai entendu parler du handicap de l’illusion. Qu’entends-tu par là ?

 

 - Ami je vais te raconter une histoire : 


Il était une fois un jeune non-voyant impatient et orgueilleux,  plus aveuglé par sa souffrance que par la cécité, et qui ne s’en rendait pas encore compte !

Il était dans une ville, dans une rue qu’il ne connaissait pas et devait demander son chemin aux passants. Il était en ces temps hanté par un lui-même idéal et ne pouvait donc pas s’accepter tel qu’il était.

Il fouillait, fouillait devant lui avec sa canne blanche, mais il ne pouvait rien trouver qui l’eût aidé à se repérer, vu qu’il ne connaissait pas cette ville. Il devait donc quémander de l’aide, de l’aide, et cela l’humiliait rien que d’y songer.

Dans son cerveau en ébullition une image fixe, un jeune homme à la démarche hésitante avec un bâton ridiculement blanc, s’imposait comme la «chose» la plus grotesque du paysage urbain. La honte et l’agressivité le tendaient comme une corde d’arc prête à se briser.

Il essaya d’interroger un passant, mais sa voix  ne put sortir car il s’aperçut au son des talons qu’il s’agissait d’une femme : son aspect lui parut encore plus monstrueux.

Il fit semblant de se moucher pour s’accorder un répit. Il avait brusquement envie de faire disparaître cette maudite canne blanche, envie de paraître « normal ». Normal !

 Et les gens, les gens passaient à côté de lui, indifférents, mais il avait besoin d’eux  pour entre autre savoir, si la rue qu’il cherchait, était à sa gauche ou à sa droite.

Avoir besoin des autres seulement pour trouver une rue alors qu’il devait y avoir des panneaux, quelle disgrâce !

Toujours, toujours avoir besoin des autres, de n’importe quel autre et ne même pas pouvoir le choisir !

Dépendre, dépendre, dépendre ! 

Attendre, attendre, attendre ! 

Mais il fallait coûte que coûte qu’il atteigne l’adresse qui avait tant de mal à franchir ses lèvres.

En apnée, il osa un « s’il-vous-plaît » et le passant passa.

Ah que l’attente était avilissante !

Attendre que quelqu’un daigne déjà le remarquer, puis condescende à s’arrêter et à écouter cet infortuné garçon, avec sa requête si ridicule !

Attendre, ou plutôt ne pas vouloir attendre, car en fait c’était cela qui le faisait souffrir, non pas le fait neutre d’attendre, mais celui de son propre et offensant fait, de ne pas vouloir attendre.

Attendre signifiait dépendre, être à la merci de l’autre, constater que seul, seul il ne pouvait rien faire, rien faire qui ferait aboutir son projet. Alors son «  moi je dois aller à telle adresse », ce moi qu’il croyait être entièrement ce qu’il était, une volonté autonome quand on n'a pas la malchance d’être aveugle, était humilié, mortifié.

Il risqua plusieurs fois un « s’il-vous-plaît », la voix plus forte mais aussi plus belliqueuse, et les passants passèrent.

Il vit que le moment était proche, très proche, où il allait intercepter le prochain passant et… l’empêcher de passer.

Une violence inconnue montait en lui.

Il balaya, d’un geste rageur, avec sa canne blanche, le trottoir sur sa gauche et y décela un mur.

Sa main libre, la gauche, lui apprit qu’en fait c’était un muret. Il se dit qu’il allait s’y asseoir un instant, un instant pour se donner l’illusion qu’il ne cherchait rien et que les passants pouvaient passer, passer sans qu’il se sente concerné.

Il s’assit, mais comme il espérait se détendre, ce simple désir augmenta le poids des tensions, au lieu de le diminuer.

Furieux contre lui-même et malgré tout sans arme contre son impuissance, il laissa errer la paume de sa main sur la surface rugueuse du muret en béton. Elle y rencontra une petite touffe d’herbe, toute petite, mais vivante comme une chevelure d’adolescente rebelle courant dans le vent.

Une émotion très fine floconna dans sa poitrine, un quelque chose se resserra dans sa gorge asséchée. Des larmes cherchaient le chemin.

Et les passants passaient, passaient, et il s’en foutait royalement, désormais.

Et cette petite touffe de végétation, qu’il frôlait timidement, prit en lui une place incroyable.

C’était en fait une oasis, une oasis végétale, et, au moment où il se dit cela, bien que cela lui parut inconvenant, une oasis végétale, il  put enfin boire à une source jusque-là cachée derrière ses récriminations.

L’attente, la dépendance, toutes ces gueules béantes allèrent tenter

leur chance auprès d’autres victimes.

Un sanglot puissant comme un orgasme le dévasta de bas en haut, et une gratitude ignorée lui montra, non pas qu’il était aveugle, cela il le savait, atrocement, mais aveuglé.

Les passants passaient, et il aimait cela à présent.

Il aimait le mouvement, il aimait ce qui change.

Tout lui murmurait que,  pour que cette touffe d’herbe pousse enchâssée dans du béton, cela ne dépendait pas de ceci ou de cela, mais bien d’un assentiment de l’ensemble de l’univers.

 

Et il réalisa alors qu’il en allait de même pour lui, quand il interrogeait les passants sur un trottoir pour obtenir de l’aide, une information ;
le résultat, une réponse, ne pouvaient pas dépendre que de sa volonté. détente...

Il était le mouvement, il était le changement.

Lui aussi était passant.

Il vit alors, qu’une partie de sa souffrance liée au fait de dépendre s’était éclipsée sans bruit, qu’il pourrait, dorénavant, demander son chemin et ne prendrait plus sur lui, sous forme d’humiliation, de malaise, l’indifférence des passants. 

Il allait pouvoir attendre en se réjouissant d’être en vie, c’était inespéré !    

Il venait de découvrir, que ce que la vie nous propose ne dépend pas que de nous, aussi pourquoi continuerait-il à se rendre malade parce que les passants ne comblaient pas immédiatement ses demandes ?

L’erreur, l’illusion handicapante est de croire qu’un désir comblé relève forcément de notre volonté ; pourtant, si l’on observe le déroulement du quotidien, force est de constater que si l’action semble nôtre, son fruit   n'échoit pas toujours là où nous l’attendions !

Il se leva, et un passant, une passante, plus exactement, ne passa pas.

Elle s’offrit de le guider, pourtant cette fois-ci il n’avait rien demandé !

 

   Le handicap de l’illusion c’est de croire en un fantôme « moi » qui veut ceci et tout de suite,  et qui devrait l’obtenir sur le champ, autrement il crise, trépigne comme un enfant.

Mais reste que l’illusion existe pour celui qui la nourrit !

 

Aujourd'hui  quand cet aveugle parle dans le vide parce que personne ne lui répond, il se réjouit d’être dans la main de la vie, mais ça n’a pas été inné ; la projection de l’image idéale de soi lui a fait vivre des brûlures diverses.

Et rien, rien n’est acquis, définitif, l’impatience parfois le gagne, pas l’image idéale de soi, lui reste alors à transformer l’attente en une opportunité de « voir » ce qui en lui n’adhère pas pleinement à la situation de l’instant présent.

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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pilar rodriguez 13/02/2017 22:52

comme tu dis, se réjouir d'être dans la main de la vie, n'est pas inné, malheureusement, il faut du chemin...
je t'embrasse

yvette 44 13/02/2017 13:04

merci Jean-Pierre je lis ton blog avec toujours autant de plaisir , ça m'apporte beaucoup . bises
Yvette du 44

geko 10/02/2017 22:21

ce jeune... j'ai bien l'impression de le connaître ce fut moi il y a pas une époque si lointaine c ouf quand même ce mirroire textuelle s'offrant devant moi et me faisant entre-percevoir mon portrait s'en est presque effrayant

Jean-Pierre Brouillaud 24/02/2017 21:49

Comme quoi les miroirs aveugles sont efficaces...

monsciani 24/01/2015 17:19

MERCI

veronique Weinberger 14/02/2014 17:27

Ah ! comme je me reconnais dans ton expérience magnifiquement relatée
et commentée . Non non , je ne suis pas aveugle , juste aveuglée par mon impatience , mon besoin de liberté et d'indépendance .
Aujourd'hui retraitée , ah , combien ton texte me parle , mon frère

Catherine 25/12/2009 21:45


un commentaire encore? oh, comme c'est bon de te lire! reconnaissance à la touffe d'herbe, là, tjs, sous cette forme ou une autre, dans le changement, toujours là, inespérée, inattendue. Donne moi
quelque chose qui ne meure jamais...
Merci enfin de ce dévoilement là.


Lôlà 20/12/2009 19:44


PFFF!! Bon ben vraiment, moi je suis sans voix. Te lire ça coule tout seul. Le contenu, coule-t-il ? Non, il se pose. Entre en scène. Reste là. Et n'attend rien. Point. Miroir. Ecoutes. Ecoutes le
vent dans les feuilles que J-Pierre fait bruisser...
Sinon, le texte apparait plusieurs fois...le même ? est-ce pour nous tester consciemment ou juste une erreur de frappe ad libitum sur le clavier ?? hé hé.


Jean-Pierre Brouillaud 21/12/2009 09:15


Une erreur ne devient une faute que si  nous la réitérons. Donc c'est une erreur corrigée, j'espère!