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Dents de Jaguar et souvenirs amazoniens

Dents de Jaguar et souvenirs amazoniens

Après une longue journée de pirogue à moteur, de « peque-peque » comme ils disent sous cette latitude, de multiples émerveillements olfactifs et étonnements auditifs, de sensations nouvelles, nous arrivâmes sur une petite grève sablonneuse où nous nous échouâmes. C’était mon troisième séjour en Amazonie, cette fois-ci en Equateur.

Au Pérou, cinq ans auparavant, j’avais décidé alors de tenter ma chance comme chercheur d'or. Je remuais des tonnes de boue en m'associant à un aventurier apatride qui se définissait comme « prêt à tout et bon à rien ».

C’était un de ces misanthropes que l'insociabilité poussait toujours plus profondément dans la forêt, à l'écart de ce qu'il stigmatisait comme la bouffonnerie des hommes en société. Quand il réapparaissait en ville, Bill cherchait querelle à tout le monde. Il tentait de noyer sa rancœur dans l'alcool. Un soir de beuverie effrénée, il se mit en tête - c'était dans la région de Madre de Dios - de corriger des missionnaires. Il fallut du renfort pour l'immobiliser tant la fureur le gouvernait. Il fut jeté dans un cachot d’où il s’évada et franchit sans doute la frontière toute proche et en pleine jungle.
Moi j’avais vendu pelles, batées et mercure, peu d’or, puis, poussé par le désir de déployer tous les possibles, j’étais parti vers d’autres aventures sur d’autres continents. J'aurais pu me rallier à une de ces bandes dépenaillées de paysans qui ont pour devise non formulée : l'or ou la mort, et qui finissent invariablement rongés par la lèpre blanche et le paludisme, sous la botte esclavagiste de potentats méprisants. Mais je détestais par-dessus tout les petits chefs et peut-être encore davantage ceux qui cirent leurs bottes. Je voyais bien que l'un sans l'autre ne pouvait exister. Il s'agissait dans mon regard sarcastique de l’époque d'une relation équitable où chacun, en dépit des apparences, y trouvait son compte. Je ne me considérais ni comme un loup ni comme un agneau, mais comme un homme libre. J'ignorais que ma prétendue liberté obéissait à une partie cachée de moi-même. J'étais esclave de mes inconsciences, mais un esclave qui s'ignore peut se prendre pour un homme libre !
Ce que je chérissais avant tout c'était mon indépendance, du moins dans mes discours, mais n’oublions pas que j’étais déjà aveugle et que l’indépendance physique et la cécité ne vont pas toujours de pair.

Dents de Jaguar et souvenirs amazoniens

A mes compagnons de rencontre qui se positionnaient en victimes de la société où ils avaient grandi, souvent des routards, à l’époque graines d’anars bien nourris, je fournissais l'exemple de mon ami José, né dans les taudis de Quito. Cet homme avait investi une concession forestière que l'état octroyait gracieusement à ceux qui était prêts à la défricher, et en quelques années d'un dur labeur de corps à corps avec la grande forêt, il avait de ses mains construit une maison, fait croître arbres fruitiers et légumes le long du fleuve, puis ouvert une auberge où il accueillait des touristes en recherche d'émotions fortes.

A cette époque Sud Américaine je pensais que la vie n'était jamais jouée d'avance, que croire en la fatalité était un aveu de résignation, religieusement correct, humainement haïssable.
Mon passe-temps favori était de fréquenter, aux heures nocturnes, des débits de boissons où l'on rencontrait des personnages hauts en couleurs, souvent désespérés. En pilleur d’épaves je dévalisais leur existence souvent exagérée voire inventée quand ils étaient en surcharge de vantardises ou au bord du naufrage affectif. Je savais qu'ils mettaient en vitrine tout ce qu'ils avaient de plus séduisant, c'était des moments où ils s'organisaient un passé avantageux. J'avais souterrainement le même fonctionnement. Je brandissais mon passé mouvementé ; n'étant ni grand de possessions matérielles, ni d'une position sociale, il ne me restait plus qu’à exhiber des souvenirs pour démontrer que je n'étais pas si identitairement indigent
.

Au moment où cette histoire me rejoignit en Equateur, sur cette grève de toutes les crépuscularités forestières, derrière la vitrine déformante de mon identité apparente, la boutique me semblait désespérément vide. Je commençai à être las de me payer avec de la monnaie de singe.

Je prenais la mesure de mon désenchantement et je découvrais que si je continuais à brandir mes tribulations pour donner le change : « Ecoutez-moi, je suis l’aveugle qui a fait ceci, qui a fait cela », j'allais comme la plupart des hommes mourir avec des pourquoi sans réponses : pourquoi sommes-nous ici ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? La vie a-t-elle un sens caché ?
En ces temps j'étais fasciné par les implacables lois de la grande forêt. L'équilibre de la nature se disant sous la forme de chaînes alimentaires, où prédateurs et proies inversent leurs rôles, semblait me tendre un miroir où je reconnaissais mon tout premier effroi métaphysique. N'étais-je qu'un de ces maillons comestibles que la vie pour se perpétuer dissout avec les sucs de son estomac végétal ?
Je me revois novice dans ce lieu étonnant qu’est l’Amazonie.
Nous étions sur un des milliers de rios. Une brume délétère devait rendre le contour des arbres encore plus inquiétants. Quand le soleil atteignit son zénith, nous dissimulâmes la pirogue sous des branchages et rentrâmes dans le sous-bois. J'avais l'impression d'évoluer dans un aquarium dont l'eau trouble devait opacifier la vision déjà restreinte par les noires frondaisons. Je découvrais que tout n'était que frôlements, battements d'ailes rageurs, fuites précipitées, âcres fermentations d'humus et d'insectes triturés. C'était le règne absolu de l'homicide humidité qui convertissait sans trêve la mort en vie et la vie en mort.
Je me souviens du premier reptile entr'aperçu à travers les yeux de mon compagnon et guide, éclair de bronze avec des reflets de miel. Il coula vif le long d'un tronc noueux empêtré dans une alchimie de plantes parasites. Je me dis à ce moment précis que la jungle ressemblait vraiment à notre inconscient, dans ses ténébreux replis elle dissimulait tout un monde sifflant, grouillant, grognant, qu’elle condescendait rarement à dévoiler.
J’éprouvais pour la première fois de mon existence de baroudeur la sensation de marcher au sein d'une mémoire fabuleuse qui contiendrait l'énigme des commencements.
Au début j'avais le sentiment d'être sans cesse épié, puis je m'habituais à cette nouvelle vie. On est capable de s'habituer à n'importe quelle circonstance en situation de sur
vie.

Dans un bar interlope à Cuzco, après l’épisode Bill le misanthrope, je m’étais lié d'amitié avec un aventurier français qui dans la région de Puerto Maldonado poursuivait avec quatre acolytes le rêve insensé de retrouver Païtiti, la cité d'or des Incas. Je m’étais rapidement rallié à son projet et pendant une séance d'ayahuasca, guidée par un impressionnant chaman fumant, grognant, je pressentis vivement que la vraie cité d'or était enfouie sous la jungle de ma propre personne. Je quittais alors les rives du Tambopata et mes compagnons d’aventure. Je me dis pour la toute première fois, qu'après tout les hommes n'étaient peut-être pas que des tuyaux ingurgitant d'un bout et régurgitant de l'autre.
Combien de fois, à New York, à Paris, à Singapour, au comble de l'écoeurement, avais-je traité de vers de terre ou de machine tubulaire un homme qui jouait des coudes plus ou moins élégamment avec pour mobile une quelconque accession hiérarchique. Mais tout cela était du passé, nous arrivions chez les indiens et là-haut sur la falaise régnait une animation étonnante faite de cris et de cavalcades.
Galo, notre guide, un métis qui avait vécu avec différents groupes indigènes, nous intima de rester sur la petite grève et de l’attendre avec Pedro, son assistant. Puis il revint quelques minutes plus tard lui aussi contaminé par l’allégresse qui régnait au-dessus de nous et que nous ne percevions pour le moment qu’auditivement. Nous grimpâmes alors jusqu’au petit village de huttes regroupées dans une clairière gagnée à la machette sur la forêt
.

Dents de Jaguar et souvenirs amazoniens

Nous venions avec Marie, trois autres compatriotes et nos deux guides de glisser sur de multiples tentacules fluviales depuis trois jours avant d’atteindre cette plage où vivait cette communauté indienne.

Nous étions partis d’une petite bourgade sale assise aux pieds des volcans géants, tout étincelants de feu et de glace.
Nous découvrons une vingtaine d’individus s’affairant autour d’un feu mais surtout un personnage qui reçoit les honneurs de la communauté. Il boit cérémonieusement ce qui semble être de l’eau chaude dans laquelle baignent les dents du jaguar qu’il vient de tuer. Nous apprenons de la bouche de Galo l’incroyable acte héroïque que vient de signer cet homme.
En revenant de la chacra, bout de jungle brûlée et cultivée où pousse la yuca, sur le chemin du retour il tua un singe. Il posa sa proie sur son dos et reprit gaillardement sa route vers le village dressé sur la falaise surplombant la rivière. Mais il ne tarda pas à repérer l’imminence d’un danger. Un fauve le suivait discrètement. 
Il semblerait que les jaguars raffolent de la viande de singe mais qu’ils n’arrivent que très rarement à attraper cette gourmandise sur pattes. Une fois de plus on remarquera que la ruse peut triompher devant la puissance. En effet le singe pour dormir, moment où il est extrêmement vulnérable, se perche sur une branche fragile. Si le jaguar s’y risque, la branche cède sous son poids et le singe réveillé bondit dans des arbres voisins.
Cette fois-ci le mets si prisé paraît être à portée de mâchoires, sur l’épaule d’un homme en marche. Un bond par surprise et hop le cadavre du singe change de camp. Mais le chasseur se tient sur ses gardes. Bien qu’il ne voit pas le carnassier, il a pressenti un petit quelque chose, une indicible modification dans l’espace, peut-être un silence anormal dû à la présence du dangereux prédateur. Il ne change rien à ses apparences. Il marche comme si rien n’avait changé, sans doute ses muscles sont ils tendus comme un arc prêt à décocher une flèche. Ces hommes des forêts profondes vivent presque en contact permanent avec le danger d’où une attention accrue. Et quand bondit le terrible jaguar, une lance mortelle vient se ficher dans son coeur alors qu’il est encore en l’air.
Le chasseur ouvre la poitrine de sa proie, en retire l’organe vital, puis décapite la bête et reprend sa route vers le village, conscient d’avoir frôlé la mort. Il a un singe, une tête sanguinolente de jaguar et un cœur à transporter en plus de la lance et de la longue sarbacane, armes sans lesquelles il ne se déplace guère hors de sa communauté.
Le cœur sera cuit et il le mangera sans le partager pour en récupérer la bravoure. Les dents seront extraites de l’impressionnante mâchoire. C’est à ce moment-là que nous faisons notre apparition sur la place du minuscule village.
Tout le monde a l’honneur de boire une gorgée d’eau chaude où les dents du jaguar ont diffusées leur puissance. Voilà une dilution qui me convient, du fauve en homéopathie !
Les indiens pratiquent dans le même esprit la mithridatisation, ce qui consiste à ingérer par exemple de légères doses de venin afin d’obtenir une résistance en cas de morsure d’un reptile au poison similaire.
Cela me rappelle qu’un jour au Pérou des garimpeiros voulurent me faire ingurgiter une soupe de chuchupe « Lachesis mutus », le plus grand des serpents venimeux d'Amérique, prétendant que ce reptile avait une vue très perçante et que celle-ci guérirait forcément la cécité. Je refusai, plutôt effrayé à l’idée que du venin de ce vipéridé redoutable puisse se trouver malencontreusement dans la soupe.

 Le jour d’après le breuvage dents de jaguar, nous partons à la chasse aux singes. En fait pour dire la juste vérité nous nous contentons d’essayer de suivre les chasseurs indiens qui courent pliés en deux avec leurs immenses sarbacanes. Pour se repérer ils brisent à hauteur de cuisse une branche qui leur permettra une fois la chasse terminée de revenir sur leurs pas. Ils finissent par atteindre un singe d’une flèche. La bête est paralysée et m’échoit dans les bras.

 

Dents de Jaguar et souvenirs amazoniens

Galo que j’interroge sur la fabrication du curare me dit que certains indiens prétendent avoir découvert ce poison en voyant un aigle griffer l’écorce d’une liane avant de fondre sur sa proie, mais cette version semble appartenir au monde onirique, à celui des légendes. Et les légendes courent dans l’obscurité du sous-bois ! Et nous aussi nous courons après notre légende personnelle.

Faut-il la rattraper pour qu’elle se dissolve ?

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Jean-Pierre Brouillaud

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veronique Weinberger 07/02/2014 21:06

mis à part tes aventures incroyables , j'aime tes talents d'écrivains mais aussi
ta sagesse !