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Collier de haschich et aveugles introspections

Collier de haschich et aveugles introspections

1976.

Sur une petite route de Macédoine, en pleine campagne, nous rencontrons deux jeunes anglais amaigris qui s’extirpent d’un pré où ils ont dormis.

Ils nous expliquent qu'ils arrivent du sud de l'Inde et voyagent depuis des semaines sans argent. Nous leur parlons de l'hiver qui sévit en neige et froid au centre de la Yougoslavie et en Autriche, puis leur donnons nos derniers dinars. Dans quelques kilomètres nous serons en Grèce et cette monaie ne pourra plus nous servir.

Pour nous remercier, celui qui paraît le plus mal en point, enlève une perle à son collier, et la maintient, le sourire canaille, sur la flamme d'un briquet.

Nous sommes plutôt étonnés de constater que ce collier, pourtant très apparent, est constitué d'une succession de boulettes de haschich, adroitement salies, vraisemblablement roulées dans de la terre, afin qu'elles conservent l'aspect du bois poussiéreux.

Les choses les plus visibles sont souvent les moins vues, dirait-on !

Lorsque nous reprenons notre marche, un grand rire me secoue.

A ce moment-là, j'ai envie d'écrire des poèmes sur le ventre chaud de l'azur. J’ai envie de les écrire en ciel et en printemps, je ne sais pas pourquoi ni comment mais je sais que c’est ma manière de remercier, de faire un clin d’œil au vivant pour lui signifier quelque chose comme :

"Je ne te vois pas, mais je te pressens, et je tire mon chapeau devant toi pour célébrer ta gloire, o toi le grand peintre de toute cette fresque insaisissable !"

Je suis stoned comme je ne l’ai pas été depuis longtemps.

Si depuis un certain temps j'ai mis un terme à la tyrannique relation avec les drogues exigeantes, je sais que le joint rituel qui tourne entre les gens du voyage fait encore partie des choses avec lesquelles je ne peux pas rompre, me semble-t-il, quand bien même le souhaiterais-je.

Je place, à l’époque, une trop formidable charge affective et idéalistique sur ce cérémonial qui me paraît être le témoignage patant de la solidarité entre les gens de la route. Le refuser eût équivalu à récuser les fondations de tout un discours dont l'idée même d'amputation me terrorisait.

Je voyais bien que, moi qui ni ne lisait, ni n’avait suivi d’études, j’avais besoin , comme vitrine, de ce pan idéologique pour me rendre présentable à l’autre dans mon propre regard.

Je préfèrais faire semblant de croire au rideau de fumée de mes opinions plutôt que de me retrouver nu et vulnérable. J'avais la sensation d'héberger un jumeau lucide qui n’était nullement dupe des mises en scènes qui me permettaient de me prendre pour quelqu’un.

Tout en marchant, une main sur l'épaule de mon compagnon, une idée me vînt à l'esprit:

" Regarde Baba, en me concentrant, je peux émettre un barrage psychique, et telle une muraille infranchissable, le jeter en travers de la route afin d'immobiliser les véhicules. »

Sous l'oeil sceptique de mon compagnon, je m'accroupis, me concentre, et telle l'araignée tissant sa toile, j'élabore un rempart par la pensée.

Un camion nous charge pour Salonique.

L'auto-suggestion aurait-t-elle encore frappée pour m’allourdir d'une croyance supplémentaire en faisant d'un heureux hasard une généralisation?

Le routier Grec voulu nous faire plaisir alors il joua de la musique française, des cassettes achetées à Marseille.

Pour ne pas trop entendre Michel Sardou, par la pensée je tentai de me lancer à la poursuite des motivations qui font de moi un voyageur.

Je découvre bientôt que si j’ose creuser par-delà les réponses toutes faites : je voyage pour connaître mes semblables, pour apprendre, pour repousser mes limites, etc, en fait je butte contre mon incapacité à répondre au plus près de mon vécu. Pendant que le chanteur fait semblant de mourir de plaisir, je retourne ma question et la considère sous un autre angle.

Ca donne : Pourquoi ne vivrais-je pas toujours au même endroit ?

Là des réponses affluent sans effort.

Elles ont la forme de mes peurs.

Une vie sédentaire est pour moi, à l’époque, en 1976, incontestablement synonyme d'ennui, de responsabilités, d'engagements, d'une obligée routine, d'une certaine conformité, de démarches en tout genres à suivre... Et la liste des milles et une petites choses dont je ne veux pas et qui m'effraie est très loin d'être exhaustive.

Par ce succinct examen de conscience je comprends que je fuis ce qui me fait peur, mais ce n'est pas pour autant que je vais vers ce qui m’assouvie, me rend heureux.

Oui, pourquoi je voyage ?

Est-ce uniquement pour amonceler des souvenirs qui, comme autant de bûches, réchaufferont ma vieillesse? Par exemple, l’hospitalité de cette femme Croate qui m’invita chez elle alors que j’étais recroquevillé un soir sur un banc, à un arrêt de car, affamé et transi, ou encore les paroles lumineuses de cet errant mystique hindou qui me disait qu'il ne fallait pas se cramponner à nos opinions, ni à nos possessions, car c'est précisément au cœur de l'attachement que réside la racine de nos souffrances.

Je crois, hélas, en ces années-là, que je ne voyage pas pour célébrer où je

me trouve mais pour fuir, fuir encore, alimentant une tension permanente vers un ailleur aguichant.

L’herbe dans le pré du voisin me semblait plus verte.

Comment brouter l’herbe de mon pré en étant heureux, Je ne le sais pas vraiment encore en 1976, époque où me plait à m’offrir une parentée fictive avec un autre aveugle, un Grec celui-ci, un certain Homère, un sage parmi les hommes. Hélas une telle filiation inventée par mon besoin de concasser le prétendu réel auquel je ne crois guère, ne me confère pas le remède au mal d’exister. Je dois au moins me rendre à Delphe pour consulter l’oracle, un autre aveugle, Tirésias, ou, comme Ulysse, un autre voyageur, m’attacher au mât pour ne plus céder systématiquement aux tentations de toutes les sirènes.

En tout premier lieu me reste à identifier ce qui me fait fuir et ce qui m’attire pour y voir plus clair, car cette oscillation entre aller vers ce que je semble aimer et éviter ce qui paraît me déplaire fait de moi une sorte de pantin téléguidé par les files de son passé. Et moi qui brandit la liberté comme on élève une massue pour anéantir l’ennemi, me voir ainsi agissant sous la seule dictée répétitive de la mémoire a de quoi me rendre inconfortable.

Je suis en Grèce et à propos d’y voir plus clair me reviennent des mythes fondateurs dit-on de certaines de nos structures comportementales.

En marchant vers Salonique je pense au philosophe Démocrite supprimant son regard pour mieux voir, à Tirésias à qui Athéna aurait ôté la vue car il aurait surprise la nue et chaste déesse en train de se baigner.

D’où mon dieu me venait cette cécité ?

D’un excès de sagesse comme Démocrite ? Certainement pas .

De regards trop gourmands sur les femmes ? Je n’y crois pas.

Je ne donne aucun crédit aux notions de péchés, de transgressions. J’ai uniquement peur de moi ou plutôt de mon absence, de mon inconsistance, mais pas du plaisir ni des désirs.

Pas plus que d’Œdipe, qui d’accablement en découvrant ce qu’il avait fait se creva les yeux avec la broche de son épouse et mère Jocaste pour , 27 ou 28 siècles plus tard, faire le bonheur et la réputation du professeur Sigmund Freud.

Mais si une Antigone née ou pas d’un inceste passait par là, je m’arimerais volontiers à son bras pour qu’elle me conduise à travers le grand tout , et je me poserai peut-être moins la question récurrente : d’où viens la cécité ?

Collier de haschich et aveugles introspections

Je marche ce jour-là le ventre criant famine mais la tête dans le ciel. Est-ce les effets de la perle du collier fumée ou tout autre chose qui me transporte plus vite que mes pieds pourtant vifs ?

Pour nous accoutumer aux mépris et refus des uns et des autres, - les conducteurs feignant de ne pas nous voir ou faisant de grands gestes obscènes, j’explique à mon ami que nous devrions faire la mendicité aux statues comme le fît Diogène dit le cynique. A mon sens une manière hautement pédagogique de s’entraîner pour ne plus être affecté par les rugosités du monde.

Et j’éprouve la tentation d’imiter ce philosophe dont on dit qu’il parcourait les rues d'Athènes en plein jour, une lanterne à la main, déclarant à ceux qui lui demandaient ce qu'il faisait :

" Je cherche un homme. " ....

Collier de haschich et aveugles introspections

et cet homme que je cherche ce n'est plus un autre, j’ai suffisamment brouté l’herbe dans le pré des voisins, la croyant plus verte que dans le mien.

Et je me réveille brusquement de mes divagations en réalisant qu’il n’y a personne à imiter même les plus grands !

Je cherche un homme, oui, et cet homme ce n’est pas Diogène, Bouddha, c’est moi .

Et je voyage, voyage vers les autres pour pouvoir enfin m’apprivoiser et peut-être un jour me rencontrer sous leurs formes !

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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