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Altérité(s) ou la peau du monde

Altérité(s) ou la peau du monde

Emmanuel Grivet

 

Beaucoup de mon travail actuel, - en particulier la recherche pour Trois Duos sur la relation duelle, la proposition Improbabilités et imposture et le prochain projet Around seven o'clock - s'appuie sur cette évidence que l'autre est un Autre avant que d'être un Semblable.

Le regard que chacun porte sur le monde, sa manière d’être présent à la vie, de se relier et de s'engager, sont complètement personnels et totalement singuliers, sans doute beaucoup plus que nous ne l’envisageons ordinairement (il suffit, pour s’en apercevoir, de demander à deux personnes de décrire la même scène, ou de faire parler un homme et une femme sur leur relation commune). Et même beaucoup plus encore que nous n’osons l’imaginer. Comme si l’altérité était un danger par essence, et la différence une anomalie de la nature à gommer. Comme si nous avions besoin de nous reconnaître semblables pour nous permettre d’exister différents. Peut-être est-ce là une donnée de la formation et du développement de la conscience humaine, mais force est de constater qu’elle est aussi à la base de tous les groupes identitaires(1) et par là même de toutes les exclusions, qui, à leur tour, engendrent oppositions, confrontations, violences. Je vois le monde à travers une sensibilité, une mémoire, des organes propres. Tu vois le monde à travers un prisme, une personnalité, une histoire particulière. Ces visions ne se recoupent aucunement dans l’expérience. L’autre est Autre d’abord, Différent, fondamentalement.

 

Emmanuel Grivet    Compagnie Emmanuel Grivet

 

De là découlent évidemment les questions de la communication et, au delà, de « l'être ensemble ». Comment se rejoindre, comment échanger, comment être et faire ensemble à partir de ce constat ? Je crois, à contre courant des idées reçues mais directement lié à l'expérience du travail, que plus la singularité d'un être est forte, posée, assumée, plus l'acceptation de l'autre « Autre », de ses besoins, de ses désirs, de ses propres singularités est aisée. Comme une compréhension interne, intime, de sa nécessité, comme une empathie de son être-au-monde particulier. Parce que je me sens différent, unique fondamentalement, je peux te comprendre et t'accepter singulier, différent, dérangeant. La relation s'établit alors d'une identité à une autre identité, sans nécessité de compétition, de pouvoir ou de valeur. Ce qui détourne à la base les prétendus instincts de pouvoir de la nature humaine.

Cette position spontanément inhabituelle - considérer chez l’autre d'abord ce qui est différent - ouvre aussi la porte à notre part d’ombre intérieure, à ce que nous ne sommes pas, au négatif de notre présence au monde que l’autre reflète, forme en creux de notre énergie, de notre compréhension, de notre sensibilité et de notre imaginaire personnels. La rencontre de l'autre non comme désir de se rejoindre, non comme occasion de l'absorber, ou de s'absorber en lui, mais la rencontre de l'autre pour se découvrir soi-même.

 

                              Emmanuel Grivet 2                                                                             Emmanuel Grivet

 

La peau du monde est ce voile au-dessous duquel le regard contacte la singularité de chaque être, mais aussi de chaque événement, de chaque objet, le voit exploser de couleur et de lumière, en reçoit toutes les nuances, tous les contrastes, tous les paradoxes et toutes les contradictions. Elle est cet espace entre deux, entre croyance et réalité, espace du merveilleux et du magique, sans limitation, qui plonge l'esprit dans un inconnu complet et vertigineux, là où tous les repères se distendent et se perdent, là où la compréhension et l'appréhension habituelles s'épuisent et s'arrêtent.

Pourtant rien ne change. Cette membrane invisible qui sépare et relie, laisse les arbres être arbres, le ciel bleu, le monde être monde, et l'autre être frère, amant, voisine ou étranger. seul le regard se décale et nous place au bord du gouffre, dans la matière vivante et changeante des choses, dans la texture inconnue de l'émotion d'être. Emotion d'être soi-même, émotion d'être Autre à tout autre.

 

Emmanuel Grivet, octobre 2002

 

(1) qui développent et protègent des valeurs identiques et exclusives.

 

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Jenny 18/12/2010 11:10


merci Emmanuel pour cet article, dans lequel tu as posé des mots qui traduisent si bien ce que je ressens, sachant que cela demande tellement de délicatesse et d'Amour pour véritablement incarner
cela à chaque instant
Jenny


eli bro 10/12/2010 12:46


un article magnifique qui donne envie de danser le monde..