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Une pendaison publique

Une pendaison publique
Une pendaison publique
Une pendaison publique
Une pendaison publique
C’était un autre temps, une autre Syrie, pourtant déjà en guerre,

Le pétrole et les conflits rampaient sournoisement sous la terre,

Nizar Qabbani écrivait : « L’homme sans tristesse n’est que l'ombre d'un humain ».

Avec quelle clairvoyance pourrions-nous lire le présent pour deviner le visage de demain ?

 

C’est une époque ingénue où je cours sans la voir après mon ombre,

Sans doute pour me reconstruire et m’extraire de mes décombres.

Dans le jardin de l’ami à Damas, lys épicé, bourrache bleue et roses,

Oxymorique suavité aigre-douce devant laquelle défaillent mes mots pour l’exalter en prose.

 

Dans le repos surnaturel du ciel, clameur kaléidoscopique d’avions de guerre,

Ma jeunesse de va-nu-pieds est déjà lasse des hommes en colère ;

Ambulances, rumeurs d’armes automatiques et fracas de bombes ;

Pourquoi les hommes devancent-ils l’appel du destin en se jetant eux-mêmes dans la tombe ?

 

Deraa, un porteur d’eau m’invite dans sa masure de tôles, de planches et de fibres,

Enfance passée sous la tente bédouine, ergs, oasis, sans un sou mais libre,

La voix troublante de Fayrouz, la diva, immobilise un instant la rotation de la terre,

Égouts ouverts, pestilences de fruits pourris, crottin d’âne, poussière.

 

Le fantôme de la reine Zénobie rôde dans les ruines vides de Palmyre.

Ô ami, à travers tes yeux noyés de sables mordorés, je bois aussi le couchant que tu admires.

Au pied de la dune, dans mon sac de couchage, un scorpion.

Suspicion, surveillance, sommes-nous vus par le pouvoir comme des espions ?

 

Une bande de gamins excités nous poursuit en nous lançant des cailloux.

Jean l’Arménien propose de partager une prostituée : « Non, ça, ce n’est pas pour nous ».

Oui, envie de faire l’amour. Pas l’endroit. Avant le prophète, du temps de Baal et d’Astarté,

Était-elle plus libre ici, en ces temps lointains, la sexualité ?

 

Lattaquié, devant une échoppe, je dors sur le trottoir,

Les mille et une nuits ne sont-elles que des histoires ?

Mes poches ont été visitées par un habile détrousseur,

La route, méfiance et confiance à faire cohabiter dans l’esprit du voyageur.

 

Alep, un voile d’horreur tombe sur mon cerveau,

À l’ombre de la citadelle une envie impétueuse de dégueuler dans le caniveau :

«Vous avez raté un spectacle, ce matin à l’aube, une pendaison publique. »

Il y a des humains qui réveillent en moi un dégoût métaphysique.

 

Pour fourchette mes doigts et un morceau de pain plat,

Jim : « On est pauvre, si tu veux faire le tour du monde, contente-toi de ce qu’il y a. »

J’écoute, assis par terre devant une méchante assiette de foul qui cimente la faim,

« Oui, ami, je comprends, mettre goût et dégoût de côté pour pouvoir aller plus loin. »

 

À Homs, à mon insu j’attrape vingt et un ans,

Le marc de café me dit que de l’aventure en pays noir m’attend,

Ô toi, cafédomancienne, savais-tu ce que tes enfants deviendraient

Dans ce pays aujourd’hui meurtri, ruiné et effondré ?

 

Dans ma mémoire, la voix ample du cheikh Hamza Shakkûr, mosquée des Omeyyades,

Vocal éclat de braises sidérales invitant l’homme à célébrer sa divine origine, la monade,

Pleure, saigne, la Syrie d’aujourd’hui à feu, à sang et chagrin,

Mais n’oublions jamais que le poète dit que l’horreur est comme un mur entre deux jardins.

 
Une pendaison publique
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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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geko 12/05/2017 22:45

waou bien magnifique

Patrick 12/05/2017 21:57

Jean-Pierre bonjour. Ce poème sur la folie guerriere des hommes est poignant, tres fort. On y ressent ton vécu, ton ressenti de près. L'âme du voyageur touchée par l' incongruité de la bêtise humaine.