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Odeur et couleur de la honte

Odeur et couleur de la honte

"Nous sommes les pantins de nos récits. Le sentiment de honte ou de fierté qui accable nos corps ou allège nos âmes provient de la représentation que nous nous faisons de nous- mêmes."

                                                                                   B Cyrulnik

 

Ne plus exister ou ne plus être vu, voilà une sensation inconfortable que tout adolescent ressent, avec des intensités diverses, selon les circonstances et selon sa propre sensibilité. Cette tentative d’effacement de soi est une réaction de protection devant quelque chose d’insupportable, une manière de survivre à une situation que nous ne pouvons pas voir paisiblement yeux dans les yeux.


Un de ces ennuyeux dimanches midi en famille restreinte, avec mes parents, nous nous rendons dans un restaurant sur la route de la levée de la Loire – à Longué, je crois. Je me perçois à l’étroit dans une chemise blanche éblouissante comme neige, un blaser bleu marine. Quant au pantalon et au style de chaussures, la mémoire ne souhaite manifestement pas les raviver. Je dois me tenir droit, poser mes mains sagement sur la table, une marionnette téléguidée par les supposées bonnes manières parentales en quelque sorte. 


« Il faut faire tout comme il faut, Jean-Pierre. » Je me suis souvent demandé comment il était fait, ce monsieur Comilfo, vu que je ne l’avais jamais rencontré en dehors de la péremptoire bouche de ma mère.


Je vois encore faiblement de l’œil droit et l’innocent bleu marine du blaser m’a dégoûté pour des siècles et des siècles de cette couleur. Heureusement que mon poignet gauche arbore une montre dont le métal doré capte la lumière dont je poursuis avec ravissement les nuances, les éclats, où matités et scintillements alternent, tandis que je fais discrètement osciller mon avant-bras. Cette montre avec ces éblouissements tapageurs m’arrache du bistre ennui, tacheté de gris souris, de ces repas dominicaux que mes parents affectionnent tant.
Le décor autour de nous me paraît figé, un requiem de mauvaise facture, les tables nappées, dressées sans originalité, des gens endimanchés qui parlent à voix basse, des serveurs empressés, déférents, mes parents un peu guindés, avec des gestes et des paroles sans surprise. En ces temps, au sommet de mon crâne se dresse, rebelle, un jaillissement de cheveux que mon père tente de domestiquer avec une sorte de gel répondant au nom de Pinto. Il sort fréquemment de sa poche de pantalon une brosse ronde en plastic jaune pisseux, me prend le menton pour immobiliser ma tête ; il cherche alors à rabattre la mèche revêche que même le foutu Pinto n’arrive pas à soumettre.

Quand nous sommes de sortie, au restaurant dominical, j’ai droit à au moins deux séances d’éducation capillaire.
Cheveux collés ou cheveux en érection, toujours est-il que c’est la mode des mini-jupes et la serveuse en porte une. Mon père fait des commentaires triviaux et éculés qui me mettent tout de suite mal à l’aise. Je dois avoir une mine renfrognée et boudeuse qui crie le désarroi de l’adolescent en relation avec des adultes auxquels il ne veut surtout pas ressembler. Jamais comme eux ! Jamais ! J’ai douze ou treize ans.


La jeune femme s’avance à notre table, prête à nous servir :

— Vous désirez un apéritif, monsieur dame ?


Ma mère :

— Mademoiselle, notre fils est aveugle, est-ce qu’il peut toucher votre jupe pour qu’il puisse voir avec ses mains comme elle est courte ?

Je ne suis pas aveugle, comme elle dit, cet abominable mot en soleil griffu et charbonneux, je vois encore vaguement de l’œil droit, mais tout ça se déroule vite dans ma cervelle, très vite. Reste que je n’ai pas le temps de disserter sur ce disconvenu, un évanouissement sensoriel me kidnappe dans une cave d’amnésie où voir ou pas voir ne sont plus à opposer. Le parquet se dérobe sous ma chaise et je n’ai aucune idée de la suite, je ne sais pas ce que répond la petite serveuse. L’embarras, la honte m’ont rendu à la fois invisible et sans mémoire.


Depuis ce jour-là, pour moi, la honte a une couleur et une odeur, elle est marron et a un relent entêtant de cirage. Par chance, toutefois, je n’ai pas développé le traumatisme de la mini-jupe, pas du tout. Un tropisme, oui, une tendresse certainement pour ce petit bout de tissu qui révèle si bien les jambes de ces dames, qu’elles soient serveuses ou autres, ce petit bout de tissu qui allume le désir, met en relation, peut entrouvrir la porte de la drague.
Me reste l’exhalaison et la carnation de cette flétrissure émotionnelle, cirage marron, légèrement aigre. Parfois je les sens rôder autour d’un adolescent humilié. Il perd pied, perd son corps, devient translucide. Et moi, en silence, je me souviens de ma mère qui voulait me faire toucher la mini-jupe de la serveuse dans ce restaurant de la levée de la Loire.

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Merle 02/06/2017 07:10

Cher Jean-Pierre, tu joues si bien avec les mots pour extraire ce flux de vie et de rebellion. Tant de force à devenir un autre, c'est à dire : "toi même" ! Et ton chemin actuel le dit chaque jour !!! Authenticité, liberté, engagement et amour - coeur !!!