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Humour, la première médecine

Humour, la première médecine
Humour, la première médecine
Humour, la première médecine

Lecteur rêvassant, je commence à en avoir un peu marre d’être confiné sur ce siège de train depuis plus de cinq heures. J’éteins mon lecteur audio – je dévorais « American Darling », de Russel Banks. Apparemment, je me trouve à mille lieues des dramaturges du théâtre de l’absurde tels que les mettaient en scène Eugène Ionesco, Samuel Beckett ou encore Jean Genet. Pourtant… pourtant, à y regarder de plus près, quelque chose de cet ordre est entrain d’éclore en moi, entre inconscience et lucidité.


Le train file à vive allure, mes pensées explorant nadir et zénith de l’imaginaire. J’ai brusquement envie de divertissement. Où aller le chercher ? Le créer me semble la solution. Ah, voilà le contrôleur, je vais tenter une improvisation.
— Vous avez votre billet, monsieur ?
J’éprouve une incompressible envie de tendre au cheminot ce qui semblerait être une embuscade de l’absurde.
— Je ne peux pas vous répondre.
— Mais comment ça, vous avez votre titre de transport ou pas, monsieur ? Ma question est claire, non ?
— Votre question est limpide mais je ne peux pas ou ne veux pas vous répondre.
— Eh bien, je vais être obligé de vous dresser une amende.
— Mais monsieur, je ne vous ai ni dit que je n’avais pas de titre de transport ni son contraire. Je refuse tout simplement de me définir. Je ne me prétends ni contrevenant ni passager doté d’un billet de train.

L’énervement de mon vis-à-vis monte d’un cran. Je suis bien mis sous mon chapeau, respectable d’allure et d’âge, je parle intelligiblement et paisiblement et aucun désordre gestuel ne dénonce une crainte, de l’arrogance, de la provocation. Je suis monsieur lambda, un monsieur lambda qui ne veut pas se définir.
Le silence autour de moi dénote rapidement que je deviens un objet de curiosité aux yeux des passagers. J’avance un pion sur l’échiquier :
— Je suis aveugle, monsieur.
— Oui, d’accord, mais votre handicap ne vous autorise pas plus qu’un autre passager à voyager gratuitement.
— Je le sais très bien.
— Alors maintenant, vous me montrez votre billet, ou bien je vous fais un billet avec une majoration.
Le vernis social de la profession de contrôleur s’écaille rapidement.
— Je vous en prie, monsieur, donnez-vous simplement la peine de m’écouter et peut-être même de me comprendre. Ma posture s’explique. Ne voyant pas, je n’ai aucune preuve que vous êtes le contrôleur que vous prétendez être. Si toutefois je possède bien un titre de transport, si je le remets docilement entre vos mains, il y a deux cas de figures possibles : vous êtes le contrôleur que vous prétendez être et vous me le redonnez après vérification ; vous êtes un imposteur et vous me le dérobez et je me retrouve en infraction. Mon attitude méfiante procède d’une inquiétude qui prend la forme d’une interrogation : prouvez-moi que vous êtes bien le personnage que vous m’annoncez être !

Raclement de gorge. Le train ralentit, une gare sans doute.

— Mais monsieur, pourquoi je me ferais passer pour le contrôleur si je ne l’étais pas ?
— Pour récupérer mon billet semble la première réponse. Peut-être que vous n’en avez pas et lorsque vous m’avez vu marcher dans le couloir central avec ma canne blanche l’idée vous est venue d’en récupérer un facilement. Avouez, un aveugle c’est vulnérable et c’est une proie facile à bluffer.
— Mais monsieur, voyons, pour qui me prenez-vous ? Je suis un honnête homme.
— Oui, tout le monde se prétend honnête, pour nourrir les apparences socialement admises. Mais ne nous égarons pas, ce sujet nous éloignerait de ce qui nous concerne maintenant. Ce qui est certain, nous vivons dans une société qui au nom de la sacro-sainte sécurité alimente la méfiance et encourage la délation. De partout des caméras, des militaires en armes, des surveillants, des gardiens, des policiers, sans parler des digicodes, de la biométrie et autres portes blindées. Dans les haut-parleurs des gares des annonces nous avertissent que des pickpockets peuvent évoluer anonymement parmi les voyageurs. Les gens évitent de plus en plus de parler à quelqu’un qu’il ne connaissent pas. Les employeurs se ruent sur les réseaux sociaux pour en apprendre davantage sur leurs employés. Et je ne parle pas du délit de faciès et des discriminations diverses. Vous comprendrez qu’en tant que personne privée de la vue, si j’écoute ces innombrables recommandations de suspicion et de méfiance, je dois adopter une attitude cohérente, c’est-à-dire vérifier si le réel que l’on me propose n’est pas une contrefaçon pour profiter de ma vulnérabilité.
« Comme un mouton j’obéis à la lettre aux injonctions sociétales. Je ne prétends pas, monsieur, avoir ou ne pas avoir un billet de train, cela risquerait de m’exposer à un possible danger si toutefois vous êtes mal intentionné. Et avant de me définir, c’est-à-dire de vous tendre mon billet ou de reconnaître que je voyage à l’œil, je vous demande simplement de me prouver que vous êtes bien celui que vous prétendez être. Ensuite, ensuite seulement, je me dévoilerai.
— Mais quand même, monsieur, vous m’avez bien entendu vérifier les billets des autres voyageurs. Vous n’êtes pas sourd à ce que je sache ?
J’ai envie de lui dire : « alors disons que je suis sourd des yeux », mais je ravale mon humour, mon homme risque de penser que je me moque de lui. Je poursuis mon raisonnement :
— Ce que vous me dites n’est pas une preuve suffisante. Vous pourriez avoir des complices.
— Bon, écoutez, si vous vous entêtez à ne pas me montrer votre titre de transport je préviens la police et vous aurez à faire avec eux à la prochaine gare.
— Ça ne changera rien à ma posture méfiante, je ne montrerai pas mes papiers d’identité, si toutefois j’en possède, aux prétendues forces de l’ordre. Trouvez quelque chose pour me prouver qui vous êtes, une sorte de passerelle entre nos deux mondes, et à ce moment-là seulement je révélerai si je suis un fraudeur ou un honnête passager. Mais, je vous en prie, ne gaspillez pas votre temps en essayant d’introduire en moi la peur des autorités ! Désolé, mais celle-ci ma quitté, j’ai réglé mes affaires et affects avec mes parents, dieu et consorts, et j’ai même tordu le cou en partie à la peur.


L’alarme du portable m’annonce mon arrivée à destination. Dommage, la pièce de théâtre dont je suis le coréalisateur trouve ici, un peu trop tôt, son point final. Je tends mon billet à la victime de mes interrogations métaphysiques. Je jette l’éponge, nous n’avons pas trouvé de pont entre nous. Tant pis, je reviendrai à la charge une autre fois ! Apparemment déconcerté par mon brusque changement d’attitude, le contrôleur valide mon titre de transport et dit :
— Je ne comprendrai jamais pourquoi vous avez fait tout ce tintouin, alors que vous êtes parfaitement en règle.
— Moi non plus, rassurez-vous, je ne prétends pas comprendre ce que je fais, je suis le premier surpris par, disons mes spontanéités. Mais je ne sais toujours pas si vous êtes le contrôleur, si vous m’avez rendu mon billet, ou un faux, je ne sais d’ailleurs même pas si tout cela ne relève pas du rêve. Mais à présent je m’en contre-fiche, je descends du train, billet ou pas billet, pour respirer l’air libre – le mistral est de sortie aujourd’hui – on n’a pas encore besoin d’un billet pour respirer ! Mais ça viendra un jour : avez-vous payé votre cotisation oxygène ?

 

J’arpente le quai venteux avec le sourire jusqu’aux oreilles. Et je pense de par devant moi : la vie est tragique, transformons-la en comédie. Je me promets de rejouer cette pièce, avec un complice qui filmerait ce dialogue impossible, l’aveugle qui réclame une preuve qui lui permettrait de discerner par lui-même si ce qu’on lui affirme est réel ou pas.
Me reste à lire pour nourrir mon inspiration les grands frères grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide, écrivains qui avaient le sens de la tragédie. Ils mirent même en scène les dieux de leur panthéon. Quant au sens de la comédie, il semblerait qu’il émergea avec Ésope, le fabuliste, manière que trouvèrent les petites gens pour railler les dominants en les singeant et raillant.

Ah, humour, ne serais-tu pas la première médecine qui soulagerait l’inacceptable en redonnant de la dignité en éclats de rires bleus à ceux qui se sentent égarés, abandonnés dans l'apparente nuit de l’existence ?

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Météo Ho Chi Minh 29/06/2017 05:46

J'apprécie vos articles, ils sont vraiment significatifs et me convaincant