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Mumbai ou l’enfant perdu

Mumbai ou l’enfant perdu
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Mumbai ou l’enfant perdu

Sitôt que la nature annonçait l’arrivée de l’hiver, Laora prenait ses cliques et ses claques et s’envolait pour l’Asie. Aujourd’hui maman, elle n’a pas modifié pour autant son petit rituel migratoire.

Elle débarque donc à Mumbai ce beau matin de novembre, avec ses deux enfants : la petite Cerise d’un an, et Ulysse, le garçon, à peine quatre ans, qui trépigne après les longues heures assis dans l’avion. 

Un taxi déglingué les dépose devant un de ces nombreux hôtels sans caractère, mais très bon marché. Serrant contre elle son bébé, la jeune femme sort avec Ulysse, le temps d’extraire ses bagages du coffre de la voiture. Le conducteur du taxi, lui, se désintéresse de la situation vu que sa passagère n’a pas appuyé le sacro-saint pourboire. Il fume, distant, accoudé à la portière de son tacot, fredonnant une de ces chansons « Bollywood » du transistor. 

Après avoir déposé tous les sacs sur le trottoir, Laora se retourne. Le choc, Ulysse a disparu ! Vous savez ce que c’est une rue indienne dans une telle mégapole ? Des véhicules de partout, deux roues, quatre roues et davantage, des gens qui portent des charges sont accroupis ou allongés sur les trottoirs, discutent, agglutinés, sans parler du flux constant de la foule, sans omettre chiens affamés, vaches, éléphants même, pour peu qu’il y ait une cérémonie dans un temple voisin…. Cette description, loin d’être exhaustive, vaut pour ce qui bouge. S’y ajoute en permanence l’incroyable complexité des rues, ruelles, venelles, porches et impasses qui partent dans tous les sens, irriguant quasiment toutes les directions. Enveloppant le tout, une chaleur moite comme une seconde peau, de féroces odeurs de pollution et d’égouts, dans une cacophonie de moteurs, harangues de camelots et autres bonimenteurs, radios au maximum des décibels. Et planant au-dessus de cet assourdissant paysage sonore les omniprésents milans…

Laora, effarée, se rend compte qu’elle ne peut pas se lancer à la recherche d’Ulysse et en même temps veiller sur son bébé et ses bagages. Déjà des badauds l’entourent, intrusifs par la parole et par le geste. Ils veulent tous l’aider, lui vendre un service, lui trouver quelque chose. L’affolement la gagne, pas une seconde pour réfléchir, elle se rue directement dans l’hôtel avec son bébé dans les bras.

 

La réception est entourée de portes de chambres. En voici une qui est ouverte ; s’y déploie toute une famille indienne, un couple avec une ribambelle d’enfants. Elle tend précipitamment son bébé à une dame en sari qui semble être la mère. Criant presque : « Je reviens dans cinq minutes, prenez soin s’il vous plaît de mon bébé ! » Et elle jaillit sur le trottoir. Elle ne songe plus aux bagages qui sont dehors, sans aucune surveillance. Le taxi a déjà chargé deux passagers et a disparu dans le monstrueux embouteillage dominé par des coups de klaxons rageurs. 

Commencent alors des minutes qui sont des heures pour Laora. Elle cherche Ulysse de tous ses yeux, de tous ses pores dilatés par une extrême attention. Elle l’appelle, mais comment couvrir le brouhaha ambiant, même avec une voix terrorisée de mère qui a perdu son fils ? Elle va là, revient ici, elle prospecte les cours, sous les porches, interroge les passants, rentre dans les échoppes, bouscule, piétine. La terreur brouille ses raisonnements. « Sir, vous n’avez pas vu un enfant blond marcher tout seul ? » 

Une personne lui indique une direction quand une autre désigne une rue totalement à l’opposé. Elle court, essoufflée, en désarroi, elle cherche, cherche, et partout elle se bute à l’absence d’Ulysse. Tout à coup, elle repense à son bébé ! Elle se dit que c’est la dernière ruelle qu’elle va explorer, ensuite elle récupérera sa petite Cerise et ira déclarer son enfant perdu au poste de police. Le découragement l’aveugle, ce ne sont pas les larmes ; elle n’a pas encore pleuré, happée qu’elle se trouve par l’urgence de la situation. Et quand elle pénètre dans une cour malpropre encombrée de chariots rouillés, de palettes, de vieux outils hors d’usage, son cerveau est en décalage avec ce que ses yeux découvrent. 

Un vieil homme en dhoti blanc crasseux donne la becquée à un jeune enfant blanc. Une banane dans la main, il l’approche de la bouche d’Ulysse confortablement installé sur ses genoux. L’enfant mord dedans à pleines dents, il semble ravi, ses yeux étincellent de bonheur. Laora murmure son prénom, mais il ne l’entend pas, tout à son goûter. Le vieux sourit au petit garçon, d’un sourire édenté où tendresse et complicité sont au rendez-vous. Un sanglot trop longtemps retenu secoue le ventre et la poitrine de cette mère enfin rassérénée. Elle essuie son visage dans les manches de sa tunique et s’approche de son enfant retrouvé. Le petit tourne enfin la tête et lui dit, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé : « Maman, maman… » Le grand-père découvre à son tour cette jeune femme européenne ; il élargit son sourire, puis la salue tranquillement en joignant les deux mains. « C’est mon fils ! » Laora a parlé en anglais ; il ne comprend manifestement pas cette langue, mais il a bien saisi la situation. « Viens, Ulysse, ta petite sœur Cerise nous attend à l’hôtel », et Ulysse la suit. Laora tend une liasse de roupies au vieil homme, qui ne comprend pas pourquoi une telle manne tombe des mains de cette étrangère. 

Quand Laora, des années plus tard, me raconte cet épisode de sa vie de baroudeuse, je lui fais remarquer que pour plus de tranquillité, elle aurait pu choisir un tout autre prénom pour son fils : plus neutre, peut-être. 

« Rappelle-toi comment l’Iliade présente Ulysse. C’est un guerrier habile et plein de ruses, l’auteur du stratagème du cheval de Troie, entre autres. Alors, attends-toi à rencontrer une Pénélope moderne qui t’appellera chaque jour et te demandera si tu as des nouvelles de ton aventurier de fils ! Tu pourras réécrire une nouvelle version de l’Odyssée après Homère et après James Joyce. Un conseil, si ton Ulysse rencontre une Circé sur sa route de voyageur intrépide, méfiance, méfiance… Souviens-toi qu’elle a déjà transformé en pourceaux ses compagnons il y a longtemps, bien longtemps. » 

Tout en sirotant mon thé sous les immenses cocotiers agités par les alizés, je me questionne : et si nos prénoms écrivaient eux-mêmes leur destin, lequel choisirais-je ? Et j’entrevois, avec cette anecdote qui fort heureusement s’est bien terminée, la formidable amorce d’un roman. Imaginons que Laora n’ait pas retrouvé son Ulysse,  que serait devenu cet enfant d’à peine quatre ans ? Adopté par une famille indienne, aurait-il fini par oublier sa langue natale et ses origines ? Que de pistes pour élaborer un roman picaresque ! 

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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