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Une pépinière d’aveugles esclaves

Une pépinière d’aveugles esclaves

Chaque jour, dans la station de métro Place d’Italie, un accordéoniste aveugle jouait le même début de chansonnette dès qu’il entendait du monde confluer dans son couloir.

J’appris qu’il était aveugle. Aussitôt me vint l’idée de lui faire une farce. Je lui chipai sa sébile de mendiant, en faisant bien du bruit afin qu’il subodore ce qui se tramait à son insu. Le résultat ne se fit pas attendre. Hurlant comme un cochon égorgé : « Au voleur ! Au voleur ! On a volé un aveugle ! À l’aide ! » Tout le monde s’en foutait, personne ne s’arrêta, et je finis par restituer l’objet dérobé à ma braillarde victime, tout en me moquant de sa réaction.

Plus tard, je sus que mon accordéoniste aveugle était « maqué », au motif d’un peu d’attention, peut-être même pas de sexe, par une femme sans scrupule qui l’exposait toute la journée dans le métro et récupérait la maigre recette le soir. J’eus quelques remords en songeant à ma mauvaise plaisanterie. Il était exploité, peut-être parce qu’il était exploitable, certes, et des hauteurs de mes révoltes, je le rangeai hâtivement dans la rubrique esclavagisme.

Errant sans but, au gré du vent et des femmes rencontrées, j’étais riche de tout le temps du monde, à moins que ce ne soit de celui de l’insouciante jeunesse, riche de choisir comment remplir ma vie. Autour d’un joint fumé sur les quais de la Seine, je racontai l’histoire de l’aveugle esclave à un compagnon, un vagabond de ma sorte. C’est ainsi que nous décidâmes de suivre cette étrange association, l’aveugle et celle qui le mettait au travail dans le couloir du métro chaque matin. Au moins aurait-elle pu, la bougresse, lui offrir quelques cours rudimentaires d’accordéon afin qu’il puisse se faire plaisir en se risquant vers de nouvelles notes, en improvisant de nouvelles mélodies.

Nous entreprîmes la filature un soir d’air immobile. Cela nous conduisit au pied d’un immeuble vieillot, près de la Bastille, où la femme confia l’aveugle à deux lascars qui le guidèrent sous une porte cochère. Nous restions à distance du trio, car les deux bonshommes, selon mon ami, étaient plutôt patibulaires et musclés. Nous n’avons pas vraiment su où l’esclave aveugle vivait : au deuxième ou au troisième étage ? Et d’ailleurs que pouvions-nous réellement faire ? Nous-mêmes nous vivions à la rue, n’aimions guère les autorités, et n’imaginions même pas la possibilité de contacter un quelconque service social. Le lendemain, j’engageai la conversation avec le piètre musicien. Il ne m’apprit rien de sa situation, manifestement il avait peur, très peur.

Une pépinière d’aveugles esclaves
Une pépinière d’aveugles esclaves
Une pépinière d’aveugles esclaves

Et le vent de la vie m’emporta vers d’autres horizons. J’oubliai l’accordéoniste de la Place d’Italie. Il faut dire que là où j’allais, les aveugles subissaient des conditions d’existence encore plus accablantes : ornant les églises en Amérique Latine, assis sur les marches des temples hindous, chantant les versets du saint Coran devant les mosquées… Sans parler de ceux, innombrables, tenus enfermés, presque sans bouger, dans des huttes en torchis ou dans des bidonvilles surpeuplés.

Un jour, en repassant par Paris, des moussons et des déserts dans les veines, des aubes de désirs dans le cœur, je marchais dans le métro au bras d’une femme — je ne connaissais pas la Kabylie, mais brusquement j’avais eu envie de la connaître par ma chair dans sa chair. Elle avait une de ces voix basses qui semblent sourdre du ventre et dont la fréquence tellurique fait trembler votre terre intime. Des fantasmes agitaient les grelots de ma pensée (Ô étranger, fais-moi jouir jusqu’au bout de la nuit, jusqu’à ce que l’aurore étale ses laitances sur le froissé des draps rose pâle…) Elle avait fui son pays — les règles claniques, comme elle disait, les désirs interdits, les croyances obligées pour ne pas être rejetée par la famille. J’étais tout à notre discussion, aux jeux subtils du positionnement de nos corps. Le métro n’existait plus vraiment, j’étais entièrement absorbé par mes mots en forme d’hameçons pour rapprocher de mon corps de désirs cette femme rencontrée à une terrasse de café, sur le boulevard saint-Germain.

Soudain, imprévisible, comme surgi d’une autre temporalité, le début d’une mélodie maladroite pianotée sur un clavier d’accordéon me ramena les deux pieds sur terre. Allez savoir pourquoi, je remis la drague à plus tard, prioritairement conscient que « la vie c’est ce qui t’arrive alors que tu es occupé à faire d’autres plans », comme l’aurait dit John Lennon. Alors je stoppai net devant celui que je venais de reconnaître et qu’autrefois je surnommais l’aveugle esclave. Je l’interrogeai : « Qu’est-ce qui vous ferait vraiment plaisir, monsieur ? » La femme à mon bras s’adapta à la situation. Non seulement elle ne manifesta aucune impatience, mais elle renchérit : « Voulez-vous que nous allions vous acheter quelque chose à manger ? »

Il répondit avec une petite voix qui avait du mal à se frayer un passage vers nous. « Nous voulons de l’argent, madame, nous sommes pauvres. »

L’élégante Kabyle insistait : « Mais qu’est-ce qui vous ferait plaisir : un cigare, une coupe de champagne, les deux en même temps ? Que je vous lise un journal ? Que nous vous amenions dehors marcher au grand air ? »

Le disque devait être un vinyle, il était rayé : « De l’argent, madame, nous sommes pauvres ! »

Une pépinière d’aveugles esclaves

Un peu agacé, je pris le relais, le tutoyant et le secouant quelque peu : « Mais, camarade, tu ne peux pas parler en ton propre nom ? Dire moi, dire je, je désire, je voudrais, au lieu de te cacher derrière ce nous, ce nous sommes pauvres ? » L’homme ne réagissant toujours pas, je rajoutai : « Je sais que tu es dans les mains d’une femme qui t’exploite, je sais que tu habites près de la Bastille… »

Des gens arrivaient vers nous, l’homme grommela avec une voix pitoyable : « S’il vous plaît, monsieur, laissez-moi travailler. »

Il avait peur, sans doute peur que la femme et les hommes qui d’une certaine manière l’emprisonnaient ne l’espionnent, ou peut-être même que nous soyons envoyés par eux. Nous comprîmes alors que nous ne pouvions rien espérer de lui. Il préférait se nier, perdre la liberté de ses choix, de ses propres désirs. Sans doute n’avait-il jamais été éduqué pour goûter à l’autonomie.
Nous n’avons pas insisté. D’ailleurs que pouvions-nous faire, l’ère de la raison n’avait pas encore individué notre homme. Pour ce faire il lui faudrait voir l’absurdité de sa vie d’esclave, découvrir une graine de rébellion, désirer, désirer franchir les frontières rassurantes mais limitatives du nous, du collectif, se désirer pour finalement se choisir.


Encore quelques moussons et déserts plus tard — je ne connaissais toujours pas la Kabylie, hélas ! — quelqu’un m’apprit que venait d’être démantelé un petit réseau commandé par un trio de malfaiteurs. Ils faisaient travailler quotidiennement, dans les couloirs du métro, quatre aveugles joueurs d’accordéon, qu’ils maintenaient dans des conditions d’esclavage dans un appartement vétuste. Ce trio récupérait à la fois les recettes journalières des musiciens mais également l’allocation adulte handicapé qui leur était versée. En entendant cela, je me demandai, et me demande encore, où en est aujourd’hui l’homme qui joua et rejoua l’introduction de la même chanson pendant des années sur son accordéon.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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pilar 19/01/2017 16:07

quelle terrible histoire, Jean Pierre,
je te raconte une autre par mail,