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Où je me transforme en sac sur un cheval ardent

Equateur

Equateur

1987, à Vilcabamba, dans l’Equatorienne vallée des centenaires, je rencontre Juan, un authentique cow-boy. Il a capturé au lasso pendant cinq ans des chevaux sauvages sur les îles Galapagos.

Je ne sais pas monter à cheval mais l’envie me pousse à lui demander si… bien qu’aveugle, je peux essayer…

– Tu as envie, tu fais !

Sa réponse est directe, paisible. Il ne m’évalue pas, ne calcule rien, ça s’entend dans sa voix. Une voix ferme, non obscurcit par la méfiance. Il parle comme il respire ce type, sans effort, naturel.

Il me renvoie à mon désir. Je dois prendre le risque de mon envie.

Souvent, quand on est aveugle, que l’on demande à faire quelque chose d’inhabituelle, on se heurte à un refus catégorique. Au mieux sont pointées une trop grande responsabilité, voir une assurance qui ne couvre pas le risque encouru.

Autant de formules pour justifier un non culpabilisé par deux millénaires de christianisme !

Lui, Juan, il est campé devant moi, les pieds solidmment arimés dans la poussière de la piste. Son oui n’est pas compassionnel, encore moins tiède. Son oui est un miroir qui m’invite à considérer ma requête. J’aime ça.  ça interroge la source de mon désir : est-ce une fanfaronnerie de plus pour montrer aux autres que moi aveugle je peux aussi monter à cheval?  ou une tendance qui émerge spontanément dans la conscience comme Spinoza définit le désir.

Suis-je le jouet d’une réaction liée à la cécité encore mal intégrée ou suis-je traversé par une envie d’expérimenter quelque chose d’inédit ?

Où je me transforme en sac sur un cheval ardent

Je grimpe sur une bête tout en muscle. Elle flaire immédiatement mon incompétance. Je ne suis pas un cavalier mais un poids, un poids presque mort. Je ne dirige rien, je suis enlevé, arraché à l’immobilité. La bête fonce tête baissée. Elle semble savoir où elle va, moi pas ! Comprenant mon impossibilité d’agir, je m’allonge sur elle, enlace son encolure de mes bras, plus ou moins, serre les cuisses et me laisse faire. Heureusement que je m’applatis sur son corps musculeux car des branches frôlent mon dos. A la vitesse à laquelle nous galopons, il est vraisemblable que j’eus été rien de moins que décapité.

J’ai l’impression de jouer dans un film...

Un hurlement m’apprend que mon cheval piétine un cochon qui se trouve sur notre route. Derrière, un galop éfréné. Juan se rapproche de nous. Au tout début de cet embalement j’ai entendu ma compagne hurler de peur. Maintenant elle doit être loin en arrière.

Je me dis quelque chose commme : je dois être ce cheval pour ne pas tomber. Je ne sais pas si j’ai peur, ça va si vite que la pensée ne me rattrappe même pas. La piste monte. Nous passons sans doute devant des habitations. Des poules caquèttent. Des gens parlent. Réalisent-ils ce qui se passe ou pensent-ils que je suis un cavalier hors norme ? Je dois plutôt avoir toutes les apparences d’un sac tremblant de trouille !

Juan sur sa monture est presque à notre hauteur, je ne sais pas ce qu’il va tenter. Il doit y avoir des étincelles sous les sabots des bêtes . Dans mes narines, de la poussière, l’odeur âcre de nos sueurs mêlées, car je sue bien que je ne fasse aucun effort, moi, mais l’émotion me met en eau et en éveil.

Miracle, mon étalon ralentit. Juan crie:

- Estamos llegando - « Nous sommes arrivés ».

Je ne sais pas où nous sommes arrivés, mais mon cheval presque arrêté semble donner des coups de têtes dans quelque chose. Je sens une masse devant moi, une masse compacte radiant de la chaleur.

Je me relève, enfin rassuré par l’immobilité. Ma jambe rentre en contact avec ce que je reconnais en touchant de la main comme étant un mur. Juan, silencieux, m’invite à descendre. Quand je me retrouve sur la terre ferme, mes jambes flageolent, ma respiration est sacadée.

Juan éclate de rire :

- O gringo, muy bien !

Il m’apprend que le cheval ne se sentant absolument pas dirigé a instinctivement mit le cap sur son écurie.

Devant « una cerveza fresca » je confirme à Juan que pour aujourd’hui le compte est bon. Je rentre me reposer à Vilcabamba pour que mes émotions sorties de leur cadre se dégonflent un peu.

Mais Juan d'insister :

- Y manana ?

Je réponds hésitant que " oui demain nous remettrons cela mais au début tu resteras à côté de moi en attachant mon cheval au tien, par exemple "

Il me donne une grande tape dans le dos, choque son verre au mien, et glisse vers une conversation générale où il apparaît qu’un cheval, surtout une bête pareille, a besoin d’un maître.

Je souris intérieurement en me disant que si quelqu’un m’avait demandé où j’allai à une telle allure, j’aurai répondu :

-- Demande à mon cheval !

 

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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sonia 24/02/2016 18:17

Voici plusieurs articles que je lis et me dis que j'aurais aimé que ma grand mère aveugle ne fasse pas tout l'inverse. Orgueil et peur de l'inconnu. Le voyage fait le voyageur mais il faut démarrer un jour. Félicitations. Peut être nos voyages se croiseront ils un jour

sylvie 23/06/2015 20:39

Prendre le risque de ses envies.
C'est grand !
J'aimerais savoir le faire davantage pour faire grandir ce mot "liberté".

patpatch1618 22/06/2015 12:31

Mon cher Jean-Pierre... je peux bien imaginer tes sentiments : un cheval qui fuit faute de direction est impressionnant malgré sa taille! Si tu souhaite tenter une nouvelle fois l’expérience, une petite visite en Suisse chez des amis qui vous ont accompagnés dans le désert marocain s'impose...