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Un passant troublant.

Céline, 25 ans, marchait, enjouée, vers son libraire préféré avec l’intention d’acheter un roman policier qu’elle lirait le soir même dans le train. Elle pensait à la mer, là-bas, tout au bout du rail, qu’elle allait enfin retrouver. Les vacances, son corps bronzé, les rencontres, nager de plus en plus loin pour repousser la peur, élargir le désir, lire, flirter, danser… Oublier trente jours son boulot de gratte-papier et les perfidies de bureau.

Du fond de ses songes éveillés, elle aperçut, venant en sens inverse, un jeune homme aveugle qui fouillait méthodiquement l'espace devant lui avec sa canne blanche. Elle sut instantanément que ce passant singulier était l'homme de sa vie. Elle n’avait pas d’explications pour se rassurer. C’était une évidence brute. Une livraison sans explication.

Un passant troublant.

Elle n’était pas attirée par cet homme pour quelque chose de particulier, pas plus qu’effrayée par sa cécité. Rien de tangible ne justifiait cette certitude vertigineuse. D’ailleurs l’idée de rencontrer l’homme de sa vie sans même le connaître l’aurait faite éclater de rire l’instant d’avant que cela se produise.

La mer fendue par son corps auréolé de sa longue chevelure brune n’accrocha plus ses promesses salées sur ses songes vagabonds.

Prête à aller n’importe où, elle s’offrit immédiatement d’aider ce piéton. Il refusa avec un beau sourire, précisant qu’il connaissait ce chemin par cœur. Il l’a remercia avec une voix qui donne soif, pensa-t-elle, une voix qui la pénétra si intensément qu’elle en eût un orgasme. Inquiète, elle scruta la rue pour vérifier qu'aucun passant ne l'observait.

Ce qui venait de se dérouler se devait de rester intime. Elle sourit à cette pensée, elle qui était plutôt libertine, s’amusant parfois à provoquer certaines de ses copines par trop pudiques à son goût. Par chance il n’y avait personne dans la rue hormis cet homme qui poursuivait innocemment son chemin d’aveugle.

Elle éprouva la nécessité de toucher le tronc d’un arbre qui se dressait entre elle et la rue. Elle caressa son écorce rugueuse, puis elle s’appuya contre lui et alluma une cigarette.

Elle se dit qu’elle ne savait pas, qu’elle n’avait jamais lu, même dans des écrits érotiques, qu’une voix pouvait être un organe à ce point séxué et excitant.

Une voix qui fait jouir sera le titre de la prochaine nouvelle qu’elle écrirait, se promit-elle en reprenant sa route.

Puis elle finit par trouver bizarre la sensation qu’elle avait ressentit. Ce passant avait une voix qui donne soif. Curieuse association, se dit-elle, avec l’eau salée de la mer. Un homme vacances ?

En écrasant sa cigarette elle sourit en pensant qu’elle avait envie de nager dans cette voix-là.

 

Non non, je ne vous raconte pas un conte de fée. Je conte des faits qui ont eu lieu. Prénoms, descriptions, appartiennent à mon imagination, pas les faits qui m’ont été livrés par cette jeune femme alors enceinte d’un second enfant dont le père était bien ce passant singulier.

 

Troublée, Céline se promit qu'en rentrant chez elle, elle fouillerait dans l'annuaire téléphonique à la recherche d'institutions ou d'organismes spécialisés pour non voyant. Mais la vie en décida tout autrement.

Dans le métro, elle trouva un journal qu'elle ouvrit distraitement. S'étala alors sous ses yeux une annonce effarante de synchronicité. Une association sportive était à la recherche de volontaires pour guider des aveugles faisant du ski de fond. C’était les balbutiements d’handi-sport.

Emue, elle appela sur le champ ce numéro derrière lequel elle commençait déjà à entrevoir un signe de la providence lui montrant que son destin l’avait peut-être rattrappé sur le trottoir. Une femme lui répondit que l’association la recontacterait courant septembre.

Elle n’était pas une skieuse accomplie, mais elle aimait la sensation de glisse, le silence profond de la neige, les mélèzes chauffés par le soleil d’altitude exhalants leur résine exquise.

En voyant s’ouvrir les vacances bleues devant elle, elle pensa que les étendues neigeuses n’étaient pas si étrangères que cela au déploiement de sa chère Méditerrannée.

En septembre, au retour des vacances, elle fut convoquée pour une rencontre entre aveugles et guides éventuels. Michel s'y trouvait.

Bien que son cœur palpita en le découvrant au sein de ce groupe de jeunes personnes privées de la vue, Céline demeura distante, réservée.

Les premiers week-ends où elle guida ce groupe de skieurs, plutôt joyeux, elle ne confessa pas à Michel sa certitude, pas plus qu'elle ne parla de la motivation réelle qui l’avait amené à " prêter ses yeux".

Les mois passants ils devinrent bons amis, firent même des sorties de ski en dehors de l'association. Puis ils allèrent à des spectacles, au restaurant, mais ce ne fut qu'au matin de leur première nuit d'amour, au bord de la mer émeraude ce jour-là, qu'elle lui avoua l'évidence qui s'était imposée à elle.

Michel répondit :

- J’avais cru sentir que tu t’intéressais à moi la première fois que tu m’as guidé sur les pistes mais un soupçon de paranoïa me faisait songer que tu ne devais pas avoir rencontré d’amoureux voyants pour jeter ainsi ton dévolu sur un aveugle. Donc méfiance, méfiance ... M’est aussi passé par la tête, je m’en excuse, que peut-être tu étais laide, mais un ami à qui je posai la question m’a détrompé. Tu sais quand on est aveugle, parfois l’imagination prend le pas sur le réel! En fait ça paraissait si invraisemblable que je n’osai pas y croire .

En l’embrassant, elle le taquina

- L’amour t’aurait-il rendu doublement aveugle ?

Amoureux, il répondit:

- L’amour m’a rendu la vue !

 

Plus tard, Céline de m’interroger :

- Et toi Jean-Pierre qu’est-ce que tu en penses ?

Je répondis qu’une personne voyant ne perçoit que la moitié du monde, la plus visible, un aveugle, l’autre moitié, celle qui est à ressentir, et que l’idéal est d’être les deux à la fois.

Un passant troublant.

Heureusement que le téléphone sonna sur ma réponse sibylline, ainsi on oublia de me demander de fournir une explication de texte. J’étais incapable d’expliciter mes dires, j’aimais me laisser parler spontanément et ce qui sortait de ma bouche me laissait parfois pantois et même sans voix.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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gazou 02/05/2015 20:02

J'aime bien la conclusion de cette belle histoire : pouvoir voir comme un voyant et aussi voir et ressentir comme un aveugle...bien sûr, c'est l'idéal