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Faire l'amour avec un aveugle dans le vent.

Faire l'amour avec un aveugle dans le vent.

Je tendais le pouce, comme n’importe quel auto-stoppeur sur une des routes du monde. Je n’avais pas la moindre arrière-pensée sur le possible lien libidineux qu’il pouvait y avoir entre un doigt dressé et le désir d’une femme derrière son volant.

J’aimais les routes, elles allaient ailleurs. Hélas, le « ailleurs » se transformait toujours en « ici », alors je reprenais la route goulûment, inconsciemment, aveuglé par ce qui ne peut exister. En ces temps de frénésie, je cherchais ce qui n’existait pas. Ce qui semblait exister finissait toujours par me décevoir.

J’étais seul au bord d’une route peu fréquentée. Il était midi passé, tout le monde devait être à table. Pas un bruit ne parlait le lieu, rien de mesurable ne pouvait vraiment me décrire l’environnement. Rien. Je n’étais nulle part, mais j’y étais. J’en conclus, par absence d’informations auditives et olfactives, que je me trouvais en rase campagne. Je lançai un cri pour sonder la topographie ; un écho condescendit à me révéler qu’une vallée s’ouvrait devant moi. Le dernier conducteur à m’avoir pris en charge, un homme à tendance mutique, m’avait dit de descendre à cet endroit parce qu’il allait prendre une autre route que la mienne.

 

Une soudaine bourrasque me fit lever le pouce, confondant le vrombissement de l’air avec celui d’un moteur. Voilà que j'auto-stoppais le vent! L’image me mit en joie, si conforme à ma vie d’errant. Bob Dylan me vint à l’esprit.

 

Une vraie voiture enfin s’arrêta. J’ouvris la portière qui se présentait sous mes mains. Une voix de femme :

- Mais vous ne montez pas devant monsieur ? 

Je dus préciser un peu hâtivement que j’étais aveugle et que je n’avais pas choisi volontairement d’ouvrir la portière arrière. Odeur enveloppante de cuir tiédi et de violette. Contraste saisissant avec le grand dehors ouvert. La première senteur, descendante parce que lourde, évoquait le ventre chaud d’un animal se roulant dans l’humus pour être encore plus uni à la terre. La seconde, ascendante, volatile, pétillait ses bleus avril dans toute la voiture en secouant des clochettes olfactives.

La conductrice baissa le volume de la musique. Une écharpe de coton aux dégradés de beiges, de roses pâles allant vers le saumon enroula ses violons autour de ma gorge. Puis l’eau vive d’un hautbois enveloppa mon torse, à demi engagé dans la voiture, d’une cascade d’eau de fonte de glacier. Le froid du hautbois stimula ma respiration. La violette, le cuir, sans doute Mozart, devinrent immédiatement intimes. Je pris place, attachai la ceinture et répétai un peu bêtement le nom de ma destination. Je me sentais assis dans une jolie voiture, très jolie même.                  

Faire l'amour avec un aveugle dans le vent.

Tout le disait, le son du moteur, un chat ronronnant au coin de la cheminée, le confort invitant de mon siège en cuir, une fragrance boisée échappée du tableau de bord.

Et la dame, avec une voix un peu hautaine et ronde, comme ses épaules que je pressentais légèrement dénudées :

- Mais vous êtes vraiment aveugle ?

— Oui, aveugle des yeux. 

Ma réponse dut l’interloquer — mais je ne voulais pas lever le voile trop vite. Je souhaitais en percevoir l’impact, voir comment elle cheminait dans l’esprit de cette femme inconnue. Son regard interrogatif m’observait. Je sentais le doute et l’incompréhension dans cette attention dirigée sur ma personne, mais pas de peur, pas encore. Et avant que celle-ci ne s’insinue en elle, ne dicte ses comportements, je risquai une explication plutôt abstraite :

- Il y a, madame, une autre manière de voir, de percevoir. La vue ne peut être que quantitative si elle n’est pas accompagnée d’une attention qualitative que d’aucuns nomment " clairvoyance ". On pourrait aussi dire que la lucidité, un éclairage qui se passe des yeux, amène de la lumière dans la nuit. 

Ces mots déclamatoires manquaient de simplicité. Ils disaient le vrai, mais ils n’étaient pas fécondants.

- Vous voyagez seul sans voir ceux qui vous prennent dans leur voiture ? C’est dangereux, n’importe qui pourrait vous faire n’importe quoi ! 

Et dans ce « n’importe qui pourrait vous faire n’importe quoi » je sentis que son corps d’émotion se réveillait et que sa voix s’humidifiait. Un sourire dut se dessiner sur mes lèvres. J’entendais mon pote Rudy, le mendiant philosophe de Bucarest, psalmodier en marchant : " Jean-Pierre, les femmes aiment les hommes atypiques, les aventuriers, les cabossés de la vie, les voyous, enfin tous ceux qui sortent de la norme rassurante, mais elles ne le font pas trop voir à cet objet transitionnel et sécurisant appelé le mari... 

 Vas-y Jean-Pierre, tu appartiens à l’espèce des hommes qui plaisent aux femmes ! "

- Oui, la vie est dangereuse, on en meurt même tout le temps !  balbutiai-je, machinalement.

Elle eut un rire bref et poli pour ce poncif usé puis insista :

- Mais, si je peux me permettre, êtes-vous totalement aveugle ou vous reste-t-il un peu de vision ?

— Non, il ne me reste qu’un souvenir de ce que c’est que voir, et rien d’autre.

— Peut-t-on être heureux en étant aveugle ? 

Sa question était abrupte comme une falaise. J’aimais cela. Elle avait la saveur du défi. Je m’enfonçai dans le siège pour me rapprocher de l’animalité du cuir. Je puisai l’inspiration en humant l’âme bleue de la violette. Mozart était un peintre, un peintre qui expose aux aveugles ses tableaux sonores.

-On peut l’être, oui madame, mais pour tenter de parler la même langue, voyons ce que signifie pour moi le mot bonheur. 

Cette fois-ci je voulais paraître plus spirituel. Je respirai profondément. Je voulais être spirituel mais aussi amusant.

- Le bonheur pourrait-il être autre chose que se pressentir là où il faut et quand il faut, c’est-à-dire être entier à la bonne heure ? Combien de rencontres avec le bonheur sont-elles ratées parce que nous ne sommes pas en concordance avec la “ bonne heure ”, la seule qui existe, celle de l’instant présent ? Et Ce rendez-vous manqué avec l’instant présent se nomme fort justement malheur, parce que l’on se fait croire que l’on se trouve à la mauvaise heure : “ mal heure ! ”.

— Vous parlez la langue des oiseaux ?

— Je dis ce qui me vient sans réfléchir. En écoutant les autres, je découpe et recolle les syllabes qui constituent leurs phrases, de manière toute subjective. Et parfois, parfois, j’entends des sens cachés et autres non-dits dans un échange de propos anodins en apparence. En bref, je joue, parfois avec un “ e ” et parfois avec un “ i ”… 

Soit elle ne comprit pas mon allusion, soit elle la trouva vulgaire.

Tout en parlant, je songeais à une hypothétique langue-mère, la langue universelle de Leibniz. Mais la musique de Mozart déroulait ses vitraux, jeux de soleil et de lune pâle, d’élégance de pas de chat, et je me dis que ce compositeur-là avait accès au langage universel, peut-être même le seul qui existât.

Nous causâmes un peu décousu avant qu’elle ne revînt à ce qui la tracassait. Les généralités culturelles nous permirent de respirer ensemble sur les bassons et les clarinettes mozartiennes qui coulaient en quadriphonies colorées des quatre portes de cette voiture racée.

- Voyez-vous, ce qui me donne presque le vertige c’est de penser que même si nous avions — elle hésita sur le choix du mot — disons une intimité, je demeurerais pour vous anonyme.

— Vous pouvez en dire plus ? 

Elle avait envie de se dire mais une crainte, une pudeur, que sais-je, la retenait au bord de l’aveu. Je sentis nettement qu’elle ne me regardait plus, son attention visuelle était posée autre part, sur la route sans doute et sur son léger embarras.

Je sentais qu’il se passait quelque chose dans la chimie de l’air, de l'espace, comme des lâchers de bulles d’odeurs corporelles.

Elle finit par oser. Le ton était impersonnel. Une technique pour mettre en sourdine les émotions, me dis-je.

- Ce qui est excitant avec un aveugle c’est que bien sûr vous ne me voyez pas et que je peux faire n’importe quoi, me caresser par exemple, être nue, vous faire des grimaces… 

Goguenard, je répliquai :

- Prenez le risque, madame, vous aurez peut-être des surprises. 

Hésitante, elle poursuivit :

- Vous voulez dire que vous voyez un peu ?

— Rassurez-vous, je n’ai plus d’yeux, deux prothèses oculaires les remplacent pour l’esthétisme. Mais il existe une autre fonction, hélas très ignorée dans notre civilisation de l’image, des représentations : celle du ressenti. 

Puis me vint ce jeu de mots :

- Méfions-nous des “ appâts-rances ”, ils nous attrapent et ne nous mènent nulle part si ce n’est en périphérie des choses et des êtres, nous maintenant accrochés aux apparences.

— Ah ! se contenta-t-elle de dire, et je ne sus si elle avait saisi le jeu de mots. Mais elle se détendit, son regard redevint bienveillant. Elle était manifestement ravie d’avoir reçu la confirmation de ma totale cécité. Son anonymat resterait intègre quoiqu’il advînt.

- Nous arrivons devant ma maison. Je vous offre une petite collation, elle allait dire quelque chose d’autre mais n’osa pas, et ensuite je vous fais passer la frontière pour que vous poursuiviez votre voyage. Il y a une pompe à essence, vous pourrez discuter avec les conducteurs et négocier votre place. 

Enhardi, je risquai le tout pour le tout :

- Donc on s’arrête Anne-Sophie et on fait l’amour ?

— Mais je ne m’appelle pas Anne-Sophie, mais…

Et moi de me récrier :

- Vous voulez rester anonyme car vous ne souhaitez pas que je puisse vous reconnaître si nos routes se croisaient de nouveau, donc je vous donne le premier prénom qui me vient : vous êtes Anne-Sophie le temps de notre rencontre. 

Une chose est sûre : elle eut la révélation qu’elle demeurerait anonyme, quoi qu’elle fasse, avec un aveugle. Forte de cette découverte, et libérée de pudiques entraves, elle osa vivre ses désirs cachés, protégée par mon absence de regard.

Elle m’interrogea — désormais la colonne de sa voix chaude s’était élargie et montait de son ventre, se mariant délicieusement avec le basson de l’orchestre :

«-Et vous me feriez l’amour ? 

Faire l’amour en se vouvoyant, séduisante perspective ! Jamais encore vécu ça. J’aime les expériences nouvelles.

- Non, je ne vous ferai pas l’amour, ma chère dame, mais nous allons faire l’amour, car voyez-vous l’amour se fait à deux. Il n’y en a pas un qui fait l’amour et l’autre qui reçoit ou subit. 

Et nous fîmes l’amour chez elle. En nous vouvoyant. Eh, oui ! En la circonstance, j’étais Gonzague — pas pour l’anonymat, mais pour donner la becquée à la bouche gourmande de la fantaisie.

Elle posa sur la platine un disque de Bob Dylan. Avais-je eu un pressentiment en songeant à ce chanteur lorsque j’auto-stoppais les bourrasques du vent ? Je me plus à le croire. On se raconte les histoires qui nous arrangent, cela compense la perte du Père Noël et les ailes brisées des idéaux !

Sur le canapé, une fourrure animale nous accueillit. En fait, je n’appris rien que je ne découvris ou déduis moi-même de cette pièce qui devait faire office de salon. Il était manifeste, depuis le début de cette courte relation, qu’Anne-Sophie souhaitait défendre son anonymat. Il eût été inconvenant de lui soustraire une description susceptible de compromettre son extrême discrétion. Ordinairement, je suis plutôt curieux, j’interroge, je veux savoir et toucher ce qui m’entoure. Or la belle dame se donnait à un homme qui n’aurait de mémoire ni du lieu ni d’elle-même.

Je lui arrachai un vrai rire en citant Woody Allen tandis qu’elle se déshabillait :

- Et pourtant, on n’a jamais vu un aveugle dans un camp de nudistes ! 

Dieu sait ce que cette phrase rencontra en elle, mais elle fut prise d’un violent fou-rire qui à deux reprises m’éjecta de son corps. Elle riait, riait, riait de tous ses muscles, en dehors de tout contrôle, si bien que je finis par me sentir un peu inconfortable, comme si j’étais un spectateur indésiré. D’abord, je m’écartai et m’assis. Elle, très joueuse, revint me chercher pour m’enrouler dans son océane chevelure parfumée, les portes de tous les désirs grandes ouvertes. Nous refîmes l’amour, sans modération, et des spasmes de rires la reprirent, son bas-ventre se contracta de nouveau et je me retrouvai une fois de plus éjecté. À mon tour d’être gagné par le rire !

Si l’amour est aveugle, comme le prétend l’adage, l’aveugle, lui, n’est pas toujours amoureux, me disais-je quelque deux heures après cette rencontre, tandis qu’à coups de canne blanche j’allais d’une voiture à une autre pour solliciter les conducteurs qui faisaient le plein de carburant. Pour Emilio, le routier qui m’accepta à son bord, je redevins Jean-Pierre, mais lorsqu’il m’arrive d’entendre Bob Dylan, Gonzague n’est pas tout à fait mort !

                                                            ******

Texte publié dans l'ouvrage collectif : "Pouceux- 60 récits de bords de route" de H mercier et P Marois aux éditions Cardinal - mai 2014.

 

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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anna 30/03/2015 18:26

et pi...Les personnes aveugles ne sont pas toujours celles qu'on ne pense.

Manu 31/03/2015 21:33

Ah ah ah, le comble du voyeurisme : l'article sur un aveugle qui fait l'amour a un succès fou ! :-D