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Un voleur aveugle, ça n'existe pas !

Birmanie

Birmanie

En ces hauts temps, aujourd’hui qualifiés d’époque vintage, nous tentions de conjuguer toutes les dissonances possibles, comme se prendre pour un hippie tout en étant un voleur. Du côté vêtement et cheveux nous donnions le change aux rares touristes qui visitaient Katmandou. C’était avant le temps des trekkings organisés, la capitale népalaise avait plus une allure de grosse bourgade que de la ville polluée qu’elle est devenue par la suite.

   

Les touristes nous donnaient quelques roupies pour nous photographier devant les temples de Durbar square, il fallait que le réel corresponde à l’idée qu’ils s’en faisaient, ainsi ils rapportaient des images de vrais hippies. Qui était le larron de ce jeu de dupe ?

Nous étions en totale illégalité dans ce royaume Himalayen, nos visas étaient périmés depuis des lustres. Les shiloms fumés à longueur de temps nous maintenaient en décalage avec le temps historique et les découpages administratifs.

Les tibétains commençaient à confectionner des vestes en laines bariolées qui plaisaient aux voyageurs, avec Tim nous en dérobions de temps en temps et leur revendions à bas prix. Un jour notre petit manège fut éventé.

                  

Ce matin là nous marchions insouciants dans Jhochhen Tole, rue plus connue par les voyageurs sous le nom de Freak street, pour rejoindre des copains au restaurant le Golden Dragon. Trois policiers nous appréhendèrent, plutôt rudement . Nous n’eûmes pas loisir de discuter, des menottes emprisonnèrent nos mains sans avoir ne serait-ce le temps de comprendre de quoi il s'agissait vraiment.

En anglais, ils nous dirent:

-Paraît que vous êtes des voleurs ?

Ils ne nous avaient pas surpris en flagrant délit, mais ils nous apprirent que nous avions été dénoncé et que nous encourions au moins trois ans de prison, si toutefois leurs accusations se vérifiaient.

Ce qui faillit nous déconcerter c’est la vélocité avec laquelle les marchands de la rue nous entourèrent en hurlant que nous étions des voleurs. Les passants s’arrêtaient, et je nous voyais déjà lapidés si les trois policiers ne calmaient pas cette vindicte populaire.

Les autorités avaient pris des étrangers en défaut, et même si ce n’était pas la main dans le sac, de la rue une rumeur se levait qui faisait glisser devant ma conscience des images terrifiantes de haine et de vengeance collective, ça puait la foule frustrée, le lynchage...            

Ce n’était pas le temps des regrets, ni celui de la terreur, mais bien celui de trouver une ouverture, un passage pour sortir de l’impasse.

Je ne saurai mettre des mots convaincants sur ce sentiment qui m’anime, – m’a toujours animé, aussi loin que je visite ma mémoire mais je sais que dans toutes les situations, même les plus critiques, il y a un endroit en moi qui refuse de s’inquiéter et affirme qu’il y a une solution, un chemin pour s’extirper du piège. Ce chemin est souvent invisible au raisonnable et aux tiédeurs d’âmes réfléchies, la peur le dissimule, la tranquillité et l’imagination le bâtisse.

Désormais nous marchions les mains emprisonnées dans des bracelets de métal reliés par des chaînes, c’était plutôt irréel. Et pourtant quelque chose qui devait être de l’ordre de la survie me disait qu’il fallait agir très rapidement mais sans stress. Avoir confiance était la clef. Ne me demandez pas confiance en quoi, je n’en sais foutrement rien.

Déjà, pour cela, il convenait de convertir immédiatement le sentiment d’irréalité qui tentait de m’endormir, en situation concrète, tangible.

Ce n’était pas un rêve, ou plutôt si c’en était un, je devais reprendre la main pour le modifier.

C’était grave, sérieux, me disais-je en me mordant la langue pour me faire atterrir des fumées inhalées depuis le matin. Cet événement appartenait à l’ordre du sensible, un ordre où il y a des conséquences.

Ce n’était pas une de ces hallucinations avec lesquelles nous jouions en prenant du LSD à la pleine lune au bord des ghâts le long de la rivière Basmati.

 

Freak street : hashish center...

Une minute avant nous flânions, cheveux au vent, incognito dans Freak street, et d’un seul coup nous voilà encadrés par trois policiers, accompagnés de quolibets.

On nous lit le menu :

-On vous conduit au commissariat, on vous interroge, et on ira perquisitionner dans votre chambre d’hôtel.

AÏ aï aï, notre chambre est remplie de vêtements et de statuettes dérobés. S’ils cherchent des preuves, elles résident précisément dans notre piaule sordide qui donne dans ce que l’on appelle Pig Street, la rue des cochons qui mènent au stupa de Swayambunath, le temple des singes dominant la vallée de Katmandou.

 

Je sens qu’il y a là un tournant qui pourrait nous être fatal, mais je ne me

décourage pas, rien n’est encore joué. Et soudain Tim se met à crier : Babar, Babar.. Le surnommé Babar, un normand, voisin de cour, nous aperçoit, menottés, entre les représentants de l’ordre. Intrigué, il se rapproche et nous lui expliquons en quatre phrases la mauvaise passe où nous nous trouvons, lui demandant rien de moins que de filer de toute urgence dans notre chambre et de tout, absolument tout déménager vers un lieu sûr.

Le dit Babar part presque en courant. Inutile de dire que nous plaçons tous nos espoirs en cette rencontre inattendue.

Qui a placé cet homme providentiel sur notre chemin, qui et pourquoi ?

Il est une chose certaine, si Babar n’avait pas croisé notre route ce jour-là nous aurions croupi dans les prisons Népalaises un certain temps. Et si j’avais survécu, j’aurai eu d’autres anecdotes à faire couler entre mes doigts sur le chapelet de ma mémoire.

Un des flics répétait en pianotant nerveusement sur une table : "Mais un voleur aveugle, ça n’existe pas !"

Si la situation n’avait pas été aussi sérieuse, j’aurai éclaté de rire.

La fouille du réduit obscur et humide qui se faisait passer pour notre chambre ne révéla rien de compromettant. Nous vivions là, sans fenêtre, sans électricité, des bougies, de la terre battue, deux paillasses crasseuses où couraient des punaises. Eau et toilette – si on pouvait appeler toilettes le lieu d’aisance collective au fond de la cour - étaient si répugnants que nous nous débrouillions dans les cafés où nous sirotions du thé à longueur de journée, enfumés de haschich jusqu’à la moelle, avec les  copains cosmopolites qui constituaient à cette époque la faune très bigarrée de Katmandou.

Donc notre sauveur, Babar, avec un autre voisin eurasien, a bidouillé le léger cadenas de notre piaule pour y pénétrer. Ils ont intelligemment laissé des livres, des vêtements usagés, visiblement d’origine européenne, mais rien qui ne pu révéler nos larcins.

L’après-midi même, nous nous retrouvions poussés par la police de l’immigration dans un autocar branlant nous conduisant à la frontière indienne, mais les dieux locaux ne l’entendirent pas de la sorte. Il neigea, neigea, tant et tant que nous ne pûmes franchir le col et come back to Katmandou. Le lendemain, sentant que nous agaçions de plus en plus les autorités, que la chance pouvait nous quitter, nous partîmes à pied et en auto-stop vers la plaine du Terraï, le parc nationnal de Chitwan et ses rhinocéros blancs qui en fait sont gris.

La neige au col, elle, était bien blanche, nous marchâmes dans le froid, et sans veste tibétaine de laine bariolée, vu que… Mais vous connaissez désormais cet épisode des deux voleurs chanceux de Katmandou!

Dans nos chaussures nous avions enveloppé nos pieds de sacs plastique et de papier journaux pour lutter contre les morsures du froid. Nous avions des allures de fugitifs.

Tout en marchant et en grelottant dans la neige, je songeai à cet incroyable récit «sept ans d’aventures au Tibet», signé par l’alpiniste allemand Heinrich Harrer. Je tentai d’imaginer son évasion du camp de prisonnier de Dehra Dun et sa fuite à travers la jungle, son passage clandestin à plus de 5 300 mètres d’altitude au col de Tchangtchock d’où il pénétra au Tibet alors interdit aux occidentaux. C’était en 1944.

Katmandou je reviendrai te caresser les ruelles, boire dans quelques temps à ton panthéon polymorphe, me disais-je en marchant dans la neige crissante.

Mais je ne retournerai dans cette vallée aimée qu’en 1987.

Fairplay malgré tout, j’achèterai une veste tibétaine que je donnerai à un mendiant qui avait manifestement froid. C’était l’hiver.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Theo 15/02/2015 13:51

Impressionnant Jean-Pierre... Quelles histoires! Merci du partage!

Yves 15/02/2015 11:13

Beau texte ... palpitant, comme souvent, et visuel au top. Vivement le bouquin !