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Du sang dans le bocal

Du sang dans le bocal

« Avant de s'asseoir pour écrire, il faut d’abord se lever pour vivre » disait Henry David Thoreau, le poète transcendantaliste de Concord.

 J’écris, assis, cent cinquante deux ans après sa disparition, des anecdotes qui advinrent à un homme qui fut debout pour marcher le monde.

 

   Une fièvre excessive s’empara de mon corps alors que je logeais dans un village en dehors des grandes routes, plutôt un hameau blottit dans la forêt de teck, quelque part dans le triangle d’or, sur la frontière Birmane.

   En arrivant dans cette maison à la toiture en feuillage, on ne peut pas dire que nous fûmes d’emblée éloignés des spécificités locales par des apparences acceptables pour des touristes.

   Une mitraillette gisait là, momentanément inoffensive, en travers de la table de la pièce qui tenait vaguement lieu de réception, côtoyée par une respectable plaque d’opium bien en vue. Nos hôtes étaient tout en sourire et discrétion et ce tableau pour nous, un peu exotique, semblait très ordinaire pour la région. Il ne se modifia guère les jours suivants, tout au plus l’arme eut deux compagnes similaires, mais l’opium continua à trôner en bonne place.

   Cela me rappela les villages Afghano-Pakistanais de la passe de Khayber avec leurs marchés où fruits et légumes cotoyaient hachich, opiacés et armes automatiques.

   Chaque jour, nous flânions dans la forêt de teck et au gré de l’inspiration, nous nous asseyions sous un arbre. M. me faisait la lecture à haute voix. Que dégustions-nous comme ouvrage ? Je ne m’en souviens plus ; tant de livres passaient de main en main, d’un voyageur à un autre :

Un homme d'Oriana Fallaci ? Possible...

 Toujours est-il que ce jour-là, je me sentais faible, chaque pas me coûtait un effort disproportionné. Le soir je ne pus honorer la soupe aux pâtes de riz et crevettes. J’allais me naufrager sous la moustiquaire.

  Je sombrais immédiatement dans un sommeil sans image et me réveillais avec un atroce mal de tête, une fièvre très forte et un appel du corps à m’enfoncer dans le matelas . J’avais si mal que je voulais creuser un trou dans ma couche pour disparaître. Je naviguais en eau profonde entre perte de connaissance et affolements fiévreux.

 Je finis par rejoindre la ville de Chiangmai où je fus hospitalisé sur le champs. Je me retrouvais dans un dortoir avec une quarantaine de malades. La doctoresse diagnostiqua une typhoïde. Je redoutais le paludisme dans sa forme la plus dangereuse, dite neuronale.

   Ma compagne, comme toutes les autres familles qui accompagnaient leur malade, pu dormir au pied de mon lit. Un midi, elle alla se restaurer en ville.

  Les sérums et autres prises de médicamments commençaient à agir positivement et à rendre plus acceptables les fièvres dont j’étais le territoire privilégié.

   Une terrible envie de me rendre aux toilettes me jeta hors du lit. J’attrapais le bocal qui m’alimentait par une sonde et ma canne blanche à la main je balayais le couloir qui séparait les deux rangées de lits. J’étais très faible. Je me demandais si j’étais dans la bonne direction. Ce n’était pas évident d’évoluer avec dans la main gauche le bocal du goutte-à-goutte et dans la droite mon baton d’aveugle.

   Quand finalement je finis par atteindre mon objectif, j’étais vraiment épuisé. J’étais si peu présent dans mes actes que je posais sur le sol le bocal auquel j’étais relié. Je demeurais là un long moment , d’une part pour me soulager, mais surtout pour tenter de récupérer un peu d’énergie en vue de regagner mon lit.

   Pour m’extraire de ma position accroupie, je dû m’y reprendre à plusieurs fois tant j’étais affaibli.

   Quand j’apparus dans le dortoir, titubant, une infirmière se précipita sur moi. Elle appela dans sa chantante langue d’oiseau qu’est le Thaï une collègue. C’est à ce moment-là que M. arriva.

   Je ne savais plus trop où j’étais. Une obsession unique me tenait debout : trouver mon lit et m’y effondrer avant de défaillir.

   Les deux femmes me guidèrent vers ma couche tout en me maintenant.

   Je finis par comprendre pourquoi j’étais si dépourvu de force.

   J’avais dû rester accroupi dans les toilettes assez longtemps, à moitié inconscient, et comme, sans y penser vraiment, j’avais poser le goutte-à-goutte par terre, le sang, le mien, refluait à travers la perfusion vers le bocal en utilisant l’universelle loi de la gravitation.

   Si j’avais vu, peut-être m’en serais-je rendu compte !

 

 

« Avant de s'asseoir pour écrire, il faut d’abord se lever pour vivre » disait Henry David Thoreau, le poète transcendantaliste de Concord.

J’écris, assis, cent cinquante deux ans après sa disparition, des anecdotes qui advinrent à un homme qui fut debout pour marcher le monde.

 

 

 

Une fièvre excessive s’empara de mon corps alors que je logeais dans un village en dehors des grandes routes, plutôt un hameau blottit dans la forêt de teck, quelque part dans le triangle d’or, sur la frontière Birmane.

En arrivant dans cette maison à la toiture en feuillage, on ne peut pas dire que nous fûmes d’emblée éloignés des spécificités locales par des apparences acceptables pour des touristes.

Une mitraillette gisait là, momentanément inoffensive, en travers de la table de la pièce qui tenait vaguement lieu de réception, côtoyée par une respectable plaque d’opium bien en vue. Nos hôtes étaient tout en sourire et discrétion et ce tableau pour nous, un peu exotique, semblait très ordinaire pour la région. Il ne se modifia guère les jours suivants, tout au plus l’arme eut deux compagnes similaires, mais l’opium continua à trôner en bonne place.

Cela me rappela les villages Afghano-Pakistanais de la passe de Khayber avec leurs marchés où fruits et légumes cotoyaient hachich, opiacés et armes automatiques.

Chaque jour, nous flânions dans la forêt de teck et au gré de l’inspiration, nous nous asseyions sous un arbre. M. me faisait la lecture à haute voix. Que dégustions-nous comme ouvrage? Je ne m’en souviens plus; tant de livres passaient de main en main, d’un voyageur à un autre : Un homme d’Oriana Fallaci ? Possible...

 

Toujours est-il que ce jour-là, je me sentais faible, chaque pas me coûtait un effort disproportionné. Le soir je ne pus honorer la soupe aux pâtes de riz et crevettes. J’allais me naufrager sous la moustiquaire.

Je sombrais immédiatement dans un sommeil sans image et me réveillais avec un atroce mal de tête, une fièvre très forte et un appel du corps à m’enfoncer dans le matelas . J’avais si mal que je voulais creuser un trou dans ma couche pour disparaître. Je naviguais en eau profonde entre perte de connaissance et affolements fiévreux.

Je finis par rejoindre la ville de Chiangmai où je fus hospitalisé sur le champs. Je me retrouvais dans un dortoir avec une quarantaine de malades. La doctoresse diagnostiqua une typhoïde. Je redoutais le paludisme dans sa forme la plus dangereuse, dite neuronale.

Ma compagne, comme toutes les autres familles qui accompagnaient leur malade, pu dormir au pied de mon lit.

Un midi, elle alla se restaurer en ville.

Les sérums et autres prises de médicamments commençaient à agir positivement et à rendre plus acceptables les fièvres dont j’étais le territoire privilégié.

Une terrible envie de me rendre aux toilettes me jeta hors du lit. J’attrapais le bocal qui m’alimentait par une sonde et ma canne blanche à la main je balayais le couloir qui séparait les deux rangées de lits. J’étais très faible. Je me demandais si j’étais dans la bonne direction. Ce n’était pas évident d’évoluer avec dans la main gauche le bocal du goutte-à-goutte et dans la droite mon baton d’aveugle.

Quand finalement je finis par atteindre mon objectif, j’étais vraiment épuisé. J’étais si peu présent dans mes actes que je posais sur le sol le bocal auquel j’étais relié. Je demeurais là un long moment , d’une part pour me soulager, mais surtout pour tenter de récupérer un peu d’énergie en vue de regagner mon lit.

Pour m’extraire de ma position accroupie, je dû m’y reprendre à plusieurs fois tant j’étais affaibli.

Quand j’apparus dans le dortoir, titubant, une infirmière se précipita sur moi. Elle appela dans sa chantante langue d’oiseau qu’est le Thaï une collègue. C’est à ce moment-là que M. arriva.

Je ne savais plus trop où j’étais. Une obsession unique me tenait debout : trouver mon lit et m’y effondrer avant de défaillir.

Les deux femmes me guidèrent vers ma couche tout en me maintenant.

Je finis par comprendre pourquoi j’étais si dépourvu de force.

J’avais dû rester accroupi dans les toilettes assez longtemps, à moitié inconscient, et comme, sans y penser vraiment, j’avais poser le goutte-à-goutte par terre, le sang, le mien, refluait à travers la perfusion vers le bocal en utilisant l’universelle loi de la gravitation.

Si j’avais vu, peut-être m’en serais-je rendu compte !

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Laret 10/10/2014 10:24

"Il faut se lever pour vivre"....Je connais qq de tres proche pour qui,se lever est une épreuve permanente....Amitiés et bon vendredi,Jean-Pierre