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L'avenir est en nous.. extrait.

L'avenir est en nous.. extrait.

Nous avions parlé de la parution du beau livre de Marie Clainchard, L'avenir est en nous en début d'année, voici un extrait de ma participation..

Je vous invite, bien-sûr, à lire les témoignages complets de mes "co-aventuriers" ...

Extrait :

« Je suis un aveugle, mais voyant, un voyageur immobile ! ...»

 

Jean-Pierre Brouillaud, Dame Sagesse vous a invité à sa table et elle désirerait mieux vous connaître.  Comment vous présenteriez-vous ?

On m’appelle Jean-Pierre Brouillaud, je suis âgé de cinquante-cinq ans et devenu aveugle à l’âge de seize ans. Le premier choc de ma vie fut de réaliser que je me mentais depuis un an en refusant de m’avouer que j’étais aveugle. Puis suivirent des temps de souffrance car je croyais que la cécité impliquait obligatoirement la perte du goût de vivre !

Je me suis alors retrouvé devant deux chemins : faire ce qui m’appelait, même si cela semblait impossible, ou me résigner à une petite mort en endossant l’existence de l’aveugle standard. À l’adolescence, alors que j’étais dans des écoles spécialisées pour amblyopes et non- voyants, je me percevais à l’étroit dans ce qui m’était proposé. En effet, à l’époque, pour un aveugle, il y avait peu de choix pour donner une forme à son existence. Et je n’avais pas soif d’une forme de vie moult fois vécue par d’autres, je me sentais l’âme d’un pionnier qui désirait être créateur de son chemin de vie.

Alors, j’ai pris le risque de partir sur les chemins du monde pendant de nombreuses années. J’ai voyagé, souvent en auto-stop, sur les cinq continents, amoureux de toutes les situations, même les plus inattendues qui sont autant de miroirs pour se connaître. Et là, j’ai découvert, à mon insu, qu’en nous réside une faculté très précieuse, celle de se transformer ; et ce fut le second choc. La cécité avait fini par m’enseigner l’humilité et l’incomparable saveur de l’instant, quel qu’il soit. J’ai été nomade : chemins de Katmandou, à pied au cœur de l’Afrique noire, auto-stop du sud au nord du continent américain, Pacifique, Caraïbes, etc., puis j’ai fondé en Ardèche une famille et je suis le père d’une jeune fille de seize ans, Leïla.

Actuellement, je vis seul, entre une vie de contemplation et d’écriture, de voyages et de projets divers, documentaires, livres, etc. Parfois, j’anime des ateliers où je propose aux participants de se bander les yeux pour accéder à d’autres perceptions. J’accompagne l’éclosion du projet émergeant de vivre le quotidien avec une dizaine de personnes qui ne se connaissent pas, et ce, dans le noir total, où nous cohabiterions et découvririons la nécessité de la solidarité dans les gestes du quotidien. J’ai créé un blog dont la thématique centrale est l’incontournable reconnaissance de toutes les différences, si l’on veut être en paix avec soi.

En résumé, je me présenterais, de manière paradoxale, comme aveugle mais voyant, un voyageur immobile !

 

Avez-vous vécu une expérience déterminante qui a modifié, changé votre parcours de vie ? Cette expérience vous a-t-elle amené à prendre des décisions qui orientent encore votre vie ?

À dix-huit ans, alors que j’étais un auto-stoppeur en souffrance errant sur les routes du vaste monde, une « bombe atomique identitaire » me révéla ceci : je suis tout, je ne suis rien, je suis partout, je suis nulle part. Je n’y étais pour rien, cela est venu ainsi, et de manière tout à fait acausale.

Une fois cette existentielle révélation quantique vécue, cette chute du voile identitaire, encore loin d’être pleinement intégrée, j’ai décidé de me vivre pleinement, d’aller au bout de ma subjectivité, de ne plus me couper par des jugements, des « je ne devrais pas » ou autres, de celui pour qui je me prenais, tout en sachant que ce moi-là était un rêve qui parfois, disons-le ouvertement, pouvait prendre des allures de cauchemar. Je ne croyais plus au moi séparé, pourtant j’étais repris par cette hypnose qui sectionne le vivant en relation « sujet/objet ».

 

Quelle est votre vision du monde actuel ?

Le monde actuel est l’ensemble de notre manière d’être. Il est juste en cela qu’il est notre reflet collectif. Si nous voulons le modifier, nous devons nous-mêmes nous transformer.

Je vois partout la peur de l’autre, des autres, les instrumentalisations politico-religieuses de la peur, la solitude dont souffrent nombre de gens où se confondent relation et communication, une grégarisation de la pensée de moins en moins plurielle et un besoin sécurisant de rallier des niches socio-culturelles. Sans oublier quelque chose d’indicible dont certains parlent en termes d’avènement d’une conscience nouvelle, mais je refuse de me prononcer sur cela. Cependant, un malaise est de plus en plus palpable dans de nombreux secteurs, que ce soit en termes d’économie ou de relations de couples, etc., comme si nous étions invités malgré nous à quitter les paradigmes anciens !

 

Quelles sont les valeurs auxquelles vous êtes attaché ? De quelles manières les rendez-vous vivantes ?

Voyager, créer du lien, dissoudre la peur pour qu’autre chose, un tiers implicite, nous relie. Au cours de mes nombreuses rencontres, il m’est demandé de parler du handicap, surtout quand mon interlocuteur découvre la distance et l’humour qui pilotent mon quotidien d’aveugle. « Qu’est-ce que le handicap ? », m’interroge-t-il alors.

Se définir comme handicapé, pour moi, provient forcément d’une complicité « désolante » entre celui qui a les yeux éteints, dans le cas de l’aveugle, et celui ou celle qui se trouve en relation avec lui. C’est le regard de la comparaison, du jugement, jugement né de la peur de la différence, du refus, qui peut créer et renforcer la notion identitaire de la personne dite handicapée, mais uniquement si celui-ci ou celle-ci refuse son « autreté » et s’identifie à ce que son interlocuteur projette sur elle.

Je crois que l’acte de courage, à la fois le plus humble et le plus vaillant, est signé par l’homme, quelles que soient sa forme, sa couleur, ses différences, qui ose être ce qu’il est, sans plus se comparer aux autres, en adhérant corps et esprit à ses différences.

Parce que nous nous voulons autres, être aveugle, paralysé, prétendument normal, d’une race minoritaire, n’est pas une évidence.

En nous cohabitent deux possibilités : l’une est de nourrir les refus, « je suis aveugle, paralysé, anxieux..., mais je ne devrais pas l’être », l’autre, inconditionnelle, est d’accepter. La première est entre les griffes de l’inconscience et a comme matrice la peur, la seconde est de la nature de la conscience et elle est confiance. Il n’y a pas de handicap, il n’y a que des différences. Le seul handicap que je connaisse relève du fait de ne pas accueillir l’autre tel qu’il est.

Si j’accueille la cécité, non plus comme une limite, une prison, mais comme un instant particulier du mystère du vivant, je n’invente plus de corde pour m’évader, je ne cherche plus de complice à l’extérieur, de sauveteur, je n’ai plus de bouc émissaire à dénoncer ; je deviens la cécité quand celle-ci est mise en évidence, par exemple, par un objet égaré. Mais elle n’a plus d’emprise identitaire quand elle n’est pas mise en évidence par quelque chose à trouver. Ce n’est évidemment pas notre différence qui doit changer, mais le regard de comparaison que nous portons sur elle.

Le seul handicap auquel je crois, c’est le manque de discernement et d’amour, source créatrice du refus et de la peur. Dans chaque homme, il y a deux tendances. L’une est destructrice, frustrée, a une vision morcelée et refuse le Réel, l’autre est amoureuse de la Vérité, créative et pacifiée.

Je suis comme vous et comme tous les hommes de la terre.

La tendance qui triomphe, c’est évidemment la tendance que je nourris le plus !

 

À ce jour, que désireriez-vous transmettre ?

Le goût de vivre, de découvrir que la joie de vivre n’est pas liée à ce que nous avons ou pas, la saveur d’être, même quand nous avons des manques apparents.

Le désir d’aller vers les autres, même et surtout ceux qui semblent nous faire peur à première vue.

Mais nous transmettons ce que nous sommes, nous le voyons dans l’éducation avec nos enfants. Un homme en guerre avec lui-même a beau élever la paix comme la valeur à suivre, ce sera davantage son état conflictuel que ses concepts pacifiques qui s’imprimera sur son entourage.

 

À la lumière de votre expérience, que vous inspire cette déclaration : « Nous sommes tous des compagnons de voyage » ?

Nous sommes tous dans le même train en marche, certains portent encore leurs bagages comme s’ils étaient restés sur le quai, et ça leur semble lourd ! D’autres les ont plus ou moins posés.

Certains des voyageurs du train de la vie n’ont pas confiance, ils s’éreintent sous le fardeau de leurs valises, regardent les autres comme des ennemis potentiels, sont dans la compétition, l’accumulation.

D’autres perçoivent que le train est Celui qui porte tout, alors ils font confiance, ont posé leurs sacs, leurs tensions, et ils regardent leurs compagnons de voyage, en sœurs et frères. Mais ne succombons pas à la tentation de « nommer » le train, si nous ne voulons pas créer de nouvelles fractures.

                                                       §§§§§

   - L'intégralité de cette interview est à lire dans le livre, l'avenir est en nous, aux édition Dangles- février 2014.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Christine 03/09/2014 20:47

J'ai adoré ! Ma lecture s'est terminée - ta dernière phrase - dans un éclat de rire silencieux.
Ode à la Joie !