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Une éjaculation boussole.

Une éjaculation boussole.
-S’il vous plaît vous n’auriez pas un tout petit franc pour m'acheter de quoi manger?

Je mendie systématiquement, sans discernement. J’ai dix-huit ans, la main tendue sur le trottoir d’un beau quartier de la capitale.

Des quolibets, des piécettes parfois, des leçons de morale, plus souvent, répondent à mes requêtes.

Je suis agressif en ces temps d’insociabilité; la cécité n’est pas encore digérée.

Contrairement à ce qu'affirment certains, quémander n’est pas un geste léger et sans conséquence, du moins dans le regard réprobateur des passants. Il faut accueillir tous ces regards parasiticides, apeurés, dédaigneux, fuyants, qui disent notre clochardisation ; accueillir et laisser passer sans s’y cramponner...

 

Une femme s’arrête devant moi :

-Votre requête jeune-homme est offensante pour une personne de mon rang, je suis riche, je le montre par mon apparence et vous ne faites preuve d’aucun discernement en me demandant la même chose qu’à un passant désargenté !

-Mais je suis aveugle et je ne pouvais pas savoir que vous madame… Je bégaye, m’embrouille, je suis abasourdi, ce cas de figure je ne l’avais pas encore rencontré.

La dame continue imperturbable:

-La cécité n’est pas une raison suffisante ni une excuse valable pour manquer à un tel point de discernement.

Oui elle sent bon, la dame, ma bourgeoise parfumée. Elle s'exprime avec distinction et une pointe d'arrogance, à moins que ce ne soit une légère moquerie.

-Je suppose, me dit-elle tout à coup, que vous êtes un homme libre et sans programme défini?

Un court silence, elle poursuit en se rapprochant de moi:

-Vous êtes libre comme moi en fait. Donc à partir d'un tel constat, je vous invite dans mon hôtel particulier. Nous passerons avant d’y arriver par un marchand de vêtement. Sachez que vous êtes invité dans ce que certaines personnes appellent la classe dominante, en fait la bourgeoisie intelligente, elle appuie sur ce mot et émet un petit rire provocateur. Après votre impardonnable faute de discernement, sachez mon ami que vous ne réitérerez pas cela en vous asseyant à ma table habillé comme un gueux! Vous êtes un prince, jeune-homme, mais vous ne le savez pas encore. Je vais vous montrer qui vous êtes !

Ma réticence doit enfin se lire sur mon visage. Elle dit, avec l'air de ne pas y toucher:

-La peur c’est de la paresse non investiguée, seule la compréhension donc un effort en vient à bout.

La phrase s'inscrit, le sens m'échappe.

Elle s'empare de mon bras comme si elle avait toujours fait cela. Et nous marchons presque copain copain.

-L’enfer jeune-homme ce ne sont pas les autres, comme l’a écrit cet imposteur de Jean-Paul Sartre, mais l’enfer c’est bien moi, moi quand je ne me connais pas et que je me sous-estime ou me surévalue, ce qui revient absolument à la même chose !

Je suis bouche-bée, un peu admiratif je crois. La conversation d’hier soir avec deux étudiants qui m’ont hébergé, s’organisait autour de cette phrase extraite de la pièce huis-clos de Sartre. Cette inconnue parfumée, je comprends qu'elle fait allusion à ma crainte d'approcher un autre milieu que le mien, ramène au présent ce débat qu’elle ne connaissait pas et l'éclaire un peu. Est-elle clairvoyante? Moi qui me prétends affranchis de tous les conditionnements, je réalise mon imposture. C’est vrai que l'autre me dérange, j'ai peur de ce qui est dissemblable, c'est pour cela que je le stigmatise. Je découvre que je vis avec ceux qui me ressemblent pour ne pas être dérangé, pour ne pas grandir.

Cette invitation qui a des allures d'enlèvement effarouche la caricature d'aventurier que je suis. Je pressens que je dois me laisser faire si je veux m'affranchir des préjugés et croyances qui m'enchaînent.

Pour vérifier si un jean qu’elle m’a choisi me convient, je rentre dans une cabine d’essayage. Naturellement je tire le rideau pour m’isoler. D'un geste autoritaire elle l’ouvre, m’observe en faisant des commentaires. J’ai la sensation un peu étrange de devenir son œuvre d’art. Elle travaille ma silhouette en me choisissant le pantalon qui me met en valeur, tout en me pétrissant de ses mains expertes. J'y prends un vif plaisir qui allume une flambée de désirs dans mes reins. Je lui ferai volontiers l'amour dans cette cabine d'essayage. Elle dit, radieuse :

-Pour le moment on fait des essais ! C'est pour de rire comme disent les enfants !

Tandis que j'enfile une tunique de velours rouge comme une piste africaine, me précise-t-elle, où des fils argentés et dorés jettent des éclairs, elle me dit:

-Vous êtes un hippie, selon vous, vous le dites par votre manière de vivre, très bien, mais pourquoi êtes-vous négligé et pourquoi vous habillez vous avec des loques? Il existe des blues jeans, des tuniques indiennes, des sandales et des bijoux qui diront pour qui vous vous prenez et qui vous mettront en valeur. Une douche, un coup de peigne, et vous pourrez partager mon existence sans que cela dérange qui que ce soit et je pourrais également partager la vôtre en me sentant à l'aise.

Je ravale vexations et envies de me cabrer et je choisis avec elle une débauche de vêtements inspirés de l'Inde et une paire de sandale de cuir bicolore.

-Dans quelques jours quand vous en aurez marre de ce que peut-être vous verrez comme une prison dorée, vous pourrez m’initier à l’auto-stop ? Nous partirons vers un pays quelconque le pouce en l’air en dormant dehors. En attendant, je vous invite dans le milieu artistique et intellectuel de Paris.

Je ne réponds pas.

-Vous avez compris, vous allez vivre ma vie et je vais vivre la vôtre.

-Au fait je m’appelle Olympe.

Moi:

-Ces temps les potes m'appellent Stone.

-Allons-y pour Stone !

Donc Stone je connais une joaillerie qui vend des bijoux très originaux.

Je n'ai jamais mis les pieds dans un tel lieu, l'idée de pénétrer dans un magasin de la sorte pourrait fort bien me déclencher une névrodermite.

La bijoutière maniérée semble appartenir au même monde parfumé que celui d'Olympe.

Tandis qu'elle passe autour de mon cou un collier ancien en argent confectionné par des artisans juifs du Yémen, ma ravisseuse me parle comme si nous étions seuls ; je suis tout contracté, oscillant entre l'envie de tout envoyer promener et le désir inconfortable d'accepter ce cadeau somptueux. Elle me tutoie désormais :

-Laisse-toi faire mon ami, tu n'es que l'acteur d'une pièce où l'auteur invisible te fait jouer le rôle de celui à qui on offre de belles choses. Qui sait, demain aussi bien il te reprendra ce qu'aujourd'hui il t'a donné sous la forme de l'actrice que je suis.

Elle doit faire allusion à dieu; moi ces "choses" de l'esprit ne me préoccupent pas encore.

En sortant de cette bijouterie, vêtu de neuf, paré d'un collier d'argent filigrané, chaussé comme jamais je ne l'ai été, je me dis juste que si mes potes de la rue me voient au bras de cette représentante de la société aliénée, c’est ainsi que nous parlons avec mépris des square heads, des têtes carrées, des gens de cette société de consommation, ils vont penser que je me prostitue.

Chez elle :

-Je suis encore jeune, en bonne santé, riche, plutôt belle, entièrement disponible, je t’offre mon temps, mon corps à nourrir de caresse, je te propose d'autres points de vues sur la vie. Je te fais l’hospitalité, et toi tu juges, classifie au lieu de profiter, de te réjouir.

Je m’offre à toi, et toi tu prends, pilles; mais sache que lorsque l’on prend sans s’offrir soi-même on passe à côté de l’essentiel, de la saveur de la relation, de l’aventure.

- Tu regardes partout autour de toi avec tes doigts d'aveugle et avec un certain mépris ce que tu identifies comme mes possessions. Tout ce luxe superflu, inutile, est vrai, tu ne rêves pas. Mais comprends que j'en use comme si ça ne m'appartenait pas en propre, comme si ça m'était prêté si tu préfères.

Autour d'un repas Arménien, une coupe de champagne à la main, elle revient sur l'altérité.

- Ma découverte, mon Amérique à moi, ça été de réaliser que tout est autre, altérité.

L'autre, si tu ne te perds plus dans lui, par exemple en tentant de satisfaire ses désirs pour être aimé de lui jusqu'à oublier les tiens, est une porte ouverte sur une évidence qui donne le vertige : tout est autre que toi, même ce que tu prétends tien, ce qui te fait dire moi, à moi, te prendre comme référence, est l'Autre, mais cette fois-ci avec un grand A.

J'ironise :

- Un grand A comme dieu ?

Elle ne répond pas.

Plus tard, dans son incroyable chambre: une immense pièce presque tout en vitre où vient se dire le ciel de Paris, sur un toit-terrasse dominant le quartier, un lit démesuré et rond avec un matelas d’eau chauffée, des tapis Persan, robinetterie et baignoire en cuivre, elle me dit:

-Si Jean-Pierre Brouillaud était écrivain, il écrirait en a priori, mesurerait, pèserait, dirait ce qui est bien, ce qui est mal au lieu d’écrire en foutre et en haine de la norme comme Henry Miller, avec la force du bras manquant de Cendrars, avec la chair du monde comme Camus, avec l’élan sans destination d’un porte-parole de la Beat Génération comme Kerouac, avec le détachement d’un Walt Whitman, l'immoralité d'un William Burroughs.

-Pourquoi t’appelles-tu Olympe ?

-Parce que comme l’a écrit Homère - un aveugle voyant celui-ci! On ne voit pas ce que je suis vraiment pas plus que l’on ne distingue le sommet du mont Olympe qui abritait les dieux. Ma partie cachée t’invite à boire l’ambroisie et le nectar, ajoute-t-elle en éclatant de rire et en m'attirant à elle.

Une nuit elle apporte une carte de l'Europe et me dit comme si c'était naturel:

-Je vais faire le nécessaire pour que tu jouisses et j'orienterai ton éjaculation sur cette carte, ça va nous donner le pays où l'on va aller ensemble avec ton style de vie !

Une éjaculation boussole.

Elle me laisse digérer sa trouvaille et poursuit comme si de rien n'était : 

-Je vais devenir une petite hippie comme toi, tu m'apprendras ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire comme je l'ai fait pour toi dans mon milieu. Ce sera toi le guide désormais !

Cette nuit-là entre deux ébats, elle cite un certain Romain Gary, écrivain dont je n’ai jamais entendu parlé :

"La frigidité c’est quand la psychologie et la morale couchent ensemble "

Un lundi matin elle passe sur sa peau soignée un Blue jean, des sandales, une tunique indienne, jette une musette sur son épaule et rit aux éclats en découvrant l’attitude vulgaire de certains conducteurs qui lui font des gestes significatifs. Ces gestes disent le désir brut et pointent que je suis en trop au bord de la route.

Je connais ces comportements jusqu'au dégoût. Ils me mettent en colère. Olympe s'en amuse, mais elle rit de tout.

Nous projetons de rejoindre le Portugal où ma semence a dessiné sa propre carte au parfum de châtaigniers en fleurs.

Nous faisons halte à Séville, ainsi va la vie sur la route, une rencontre imprévue et notre destination s’en trouve modifiée.

Olympe décide dans cette ville de s’adonner à la manche. Elle tend la main et elle explique aux Andalous, s'ils la questionnent, qu’elle n’a pas besoin d’argent mais qu’elle veut savoir comment ça fait quand on est considéré comme un gueux.

Elle note deux ou trois adresses de gens qui se lamentent sur leur sort en leur promettant de les aider dans les jours à venir. Le lendemain elle retire une grosse somme d'argent à la banque et elle me demande de l'accompagner dans son rôle de père noël.

Sans crier gare, un matin elle m’annonce :

-Je suis une autre, je retourne à Paris en avion, et toi tu poursuis ta route pouce-en-l’air je suppose ?

Elle part comme elle est apparue.

A peine m’a-t-elle révélée son projet que la souffrance me submerge.

Je sais qu'elle est autre, elle n’a pas cessée de me le marteler.

Elle est si vivante, si inattendue, si généreuse aussi, que cette séparation définitive est un arrachement. Pourtant elle m'a dit et redit que si je veux être libre, je dois laisser l'autre, tous les autres, aller où bon leur semble sans tenter de les retenir.

En m'embrassant elle murmure: "Alea jacta est", le sort en est jeté comme l'aurait proclamé un certain César en franchissant le Rubicon. C'était une opération dangereuse, César prenait de grands risques, mais il les avait choisis alors que moi, vingt siècles plus tard, je subis cette traversée vers l’inconnu, les terres arides de la solitude obligée.

Je ne continue pas vers le Portugal.

Je ne suis jamais allé au Portugal. Ce pays m'évoque par trop l'absence d'Olympe.

 J-P (plus tard ) dans la Giralda

J-P (plus tard ) dans la Giralda

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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cremades 08/06/2015 19:47

la,! ça va loin ton histoire, déjà prendre le temps de donner un ou deux euros au mec ou à la fille qui fait la manche, c'est pas mal!!!