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L'aveugle et la paternité

L'aveugle et  la paternité

« L’aveugle et la paternité » raconte le désarroi d’un homme privé de regard face à sa femme lui annonçant qu’elle est enceinte.

Sa première réaction est le rejet, mais il est parfaitement conscient, par là même, d’entretenir le masque du faux moi. Répétant ainsi l’odieuse comédie qu’il s’est jouée tant de fois depuis sa tendre enfance. Alimenter le mensonge pour faire exister l'ombre d'un soi-même détestable et sans issue, habitude vorace qu’il faut rassasier ! Et rester complice de sa souffrance.

Mais derrière son refus, se profile bientôt un grand oui. Un oui dissocié de son histoire d’homme aveugle tourmenté par la perspective de nouvelles responsabilités. Il sait, le futur père, que « demain ça n'existe pas, quand le présent a tout le poids de l'authenticité ! »

L’aveugle et la paternité

Un midi, en décembre 1994, nous étions tous les deux attablés devant une assiette de salade lorsque Marie m'annonça, ni victorieuse, ni inquiète, mais humble comme une femme peut l'être devant une telle évidence de vie :

« Je crois bien que je suis enceinte. »

L'homme, aveugle mais surtout aveuglé, assis devant cette révélation, fut l'espace d'un instant à la fois ailé et enseveli. Elevé par la vie, fouaillé par la mort.

Ce fut un cocktail de foudre et de grâce. Montèrent de mes tréfonds, presque simultanés, un oui de joie et un non de souffrance. Le premier venait tout droit d'avant les premiers frémissements de la temporalité. Le second d'une mémoire collective, toute masculine, où régnaient peur et besoin de maîtriser.

La joie était comme une princesse endormie, tirée du sommeil par le baiser du présent, mais elle fut presque aussitôt recouverte par une nocturnité toute masculine. Tout de suite, verbalement, j'eus recours à l'ignominie et à l'agressivité du chantage. Je m'empressai d'inviter cette femme, belle parce que désarmée, à se « défaire » de cet enfant, sous peine de me perdre.

Mais, tout en jetant par dessus bord ces paroles terribles, j'étais conscient que ces cartouches ne rencontraient aucune cible. Je tirais dans le vide, le corps secoué d'une organique détresse qui s'était empressée de recouvrir l'indicible explosion de joie première. C'était grotesque : le recouvrement de la joie spontanée, impersonnelle, par ce masque torturé qui, lui, m'appartenait en propre. Grotesque mais incontournable.

Mais de la crue lumineuse, je me gardai bien d'en parler à Marie. J'avais besoin de nourrir le masque en donnant à manger à ce personnage défraîchi, fait d'habitudes et de refus. Tout ce que je formulai pendant le repas appartenait au monde de l'ombre, ce matériau grossier qui sert à modeler tous les masques de l'effroi.

Marie enceinte
Marie enceinte

Marie enceinte

Je me sentais cerné, mes armes étaient grippées. Je menaçai de m'en aller, de quitter la maison, de détruire notre couple, mais ces paroles n'avaient que l'évanescente densité d'un éventuel projet. Je ne parlais pas au présent, et c'était seulement cela qui aurait eu du poids, de l'autorité. Mais le présent parlait autrement que ce qui sortait de ma bouche mauvaise. La réalité était autre que ce que j'en disais et j'en étais conscient, douloureusement.

Je savais que j'entretenais là le masque du faux moi. Je répétais une odieuse comédie que j'avais dû exprimer mille et une fois depuis ma tendre enfance. J'alimentais le mensonge pour faire exister l'ombre d'un moi-même exécrable et sans issue. L'habitude avait faim et je la gavais grotesquement. Par ce geste de complicité avec l'ennemi, j'entretenais la souffrance.

Pour dissoudre cette mascarade, il eût fallu que je cesse de gaver ce pitoyable interprète, contrefait de réactions et de croyances, se faufilant entre l'instant et moi-même. Il eût fallu que je sois arrimé à la vie par la seule sensation d'être et non pas par ce besoin de conflit. Mais je ne pouvais me résoudre à n'être que l'instant présent, c'eût été la mort immédiate de ce refus compact qui me maintenait en opposition et donnait forme au masque grimaçant.

Je voyais de manière aiguë que toutes les souffrances et les injustices, les séparations et les afflictions pouvaient s'éteindre dans ce même présent. La distance, idéologique ou religieuse, que nous maintenons entre la vie qui se déroule au présent et nous, se paie toujours par une souffrance plus ou moins voilée, plus ou moins aiguë. Ce sont nos croyances, l'amour-propre, qui nous font souffrir, pas la Vie, jamais la Vie.

Je n'étais pas là, ni avec la salade que j'avais dans la bouche, ni avec le soleil allongé en flaques chaudes sur la table ; encore moins avec cette femme alchimiste. C’était évident. Sans quoi, au lieu de ruminer de froides rancœurs, j'aurais jubilé, pris cette femme contre moi, si pleine de simplicité, si belle du vrai, et je lui aurais murmuré des mots nés du présent. Sans nul doute alors nous nous serions dit des silences, nous nous serions dit le silence même où l'enfant se tient au carrefour de tous les possibles.

Pourtant, derrière mes grimaces et rebuffades de surface, quelque chose de plus ample savait ce petit être en marche, prêt à se vêtir d'un corps pour fissurer ma sinistre expression, et faire de notre couple un lieu de transmission.

Non, je n'étais pas là, bien que l'apparence donnait à le croire. C'était le masque que je tenais de mes mains coupables qui paniquait pour se survivre. Les arguties, les menaces sont comme des lettres sans adresse devant le poids de l'évidence. Elles ne vont nulle part. Pourtant je les essayais. Je les tendais à Marie avec la force désespérée de l'espérance.

« Si tu gardes cet enfant, je partirai ».

De telles phrases étaient comme des torches qui épuiseraient leurs batteries en tentant d'éblouir le soleil lui-même !

Du coin de mon regard aveugle, je regardais cette femme. Je me répétais amèrement, avec une pointe d'envie et d'admiration, que sans doute les femmes, souvent habitées par davantage de spontanéité, semblaient exister pour être reliées à la vie réelle plus étroitement que les hommes. Peut-être, me disais-je — j'avais besoin d'explications rassurantes —, du fait qu'elles ont la capacité de porter dans leurs entrailles un enfant.

Mais demain ça n'existe pas, quand le présent a tout le poids de l'authenticité!

J'allai, égaré par l'accablement, m'asseoir sur les marches de la porte d'entrée qui était ouverte. Pour moi, la venue d'un enfant c'était la fin de ma liberté et du bonheur précaire qui me semblaient marcher de pair. Je ne percevais pas encore que le bonheur provient de ce que l'on offre et partage dans la spontanéité de ce que nous sommes. N'était pour moi pas encore réalisé que sans l'autre, je ne peux pas grand-chose, comme le chante mon blog avec toutes ses voix !

Il faisait un beau soleil d'automne. Il me paraissait inconvenant, atroce. Je commençai à élaborer un plan, comme on le fait machinalement dans ces cas-là, pour s'échapper d'une situation dont on prétend ne pas vouloir. Cependant j'avais déjà entrevu que le destin ne vient jamais de dehors, mais bien du dedans de soi. Je pressentais dans le repli de mon trouble que j'avais été frappé par la flèche qui ébrèche les certitudes. Et c'est à ce moment précis que je crus entendre, très clairement, le rire d'un enfant. Un rire de cristal caressé. Surpris, je me redressai, jetai un bref regard auditif par-dessus le mur de la terrasse.

La rue en contrebas était vide. Inexorablement déserte.

Je levai une épaule en me disant que j'avais dû rêver. Et je réamorçai mon processus d'évasion. Je me projetai alors dans un futur organisé et rassurant. Je m'imaginais déjà, louant un appartement en ville, à Montpellier en raison de son ensoleillement. Mais si l'idée de la fuite me séduisait parce qu'elle semblait m'arracher, momentanément, une épine du pied, j'avais, en même temps, l'amère certitude que je me rejouerais le même scénario. Ce serait, pensais-je avec un haut-le-cœur, sans doute avec d'autres gens, dans d'autres lieux.

L'aveugle et  la paternité
L'aveugle et  la paternité

On dirait que les situations surgissent pour nous secouer de notre endormissement. Quand on pressent cela, elles n'ont alors de cesse de pilonner le masque des apparences comme pour lui rappeler qu'il est aussi fragile que de l'argile non cuite. Les éviter me semble un pansement très provisoire. Et il faudra reconstituer le masque, encore et encore, jusqu'à ce que nous en soyons véritablement dégoûtés aux plus intimes replis de nos mensonges.

J'en faisais cruellement l'expérience, bien que j'essayais de repousser l'évidence du maintenant à demain, la tête sur les genoux étreints par mes bras. La colère me fouaillait les entrailles. Je suis la cause de ce que je baptise improprement mes problèmes et autres obstacles, me répétais-je. Mais ce savoir était abstrait, il avait besoin de prendre corps et cœur pour devenir mon vécu. Il me restait donc à incorporer ce fait : Marie était enceinte, le faire mien, ne plus m'en soucier du tout.

C'est le masque qui a peur, pas nous. Il est fait de colère, de désirs frustrés. Je connaissais désormais mon inévitable. Ce n'était qu'une question de temps pour l'incarner. Mais j'essayais, en dépit de ce que je reconnaissais, de falsifier les cartes étalées ouvertement devant moi. Je ne voulais pas voir la vérité nue. Je me tricotais par la pensée une vie autre, sans femme et surtout sans la responsabilité d'un enfant.

J'étais à ce moment-là si collé à l'objet de ma souffrance que je ne me rappelais même plus les pertinents conseils que je servais invariablement aux amis en souffrance. Mais l'on voit mieux la paille dans l’œil du voisin que la poutre fichée dans le nôtre, même quand on est aveugle ! Je ne voulais pas voir. Encore moins reconnaître que je voyais. Je voulais mentir. Me mentir. J'en souffrais, c'est vrai, mais je ne faisais rien pour y remédier.

Je ne voulais pas d'enfant et je poussais cette idée devant moi. Naturellement, elle me heurtait avec davantage de force. Je la lançais plus loin et elle me faisait encore plus mal. Mais le chat se frotta contre ma jambe, miaulant sa faim. J'oubliai un instant de me battre contre la venue de l'enfant et de pousser l’idée plus de l'avant.

Je me relevai alors des marches tout éclaboussées de soleil. Je donnai des croquettes au chat dont les poils frémissaient d'impatience. Et je décidai donc, en mauvais perdant, d'accompagner la grossesse de Marie jusqu'à terme.

Je rentrai dans la cuisine, feignant d'être apaisé par ce contrat que je venais de me signer frauduleusement à moi-même. J'avais une réponse, une solution : l'angoisse, la peur aiguë, se retira provisoirement.

L'angoisse apparaît quand on ne sait pas répondre par la force ou par la pensée vagabonde à une situation et que l'on s'inhibe dans la non-action. Tant qu'il y a fuite ou agressivité, donc réponse sous la forme d'une réaction, si l'on s'en réfère aux travaux d'Henri Laborit, il ne peut y avoir angoisse. J'étais témoin de mon mécanisme de fuite, toujours le même depuis des années. Je savais qu'à force de l'observer je rencontrerais non pas les mêmes situations mais, inévitablement, le fuyard, c'est-à-dire moi-même. Ce dernier, on ne peut pas lui échapper. Il nous accompagne dans la fuite comme dans la confrontation. Et c'est bien à lui qu'il convient de tordre le cou, et non pas aux prétextes que fournissent les situations pour le rencontrer.

De qui me payais-je la tête, là, assis sur les marches en train d'ourdir une fuite dont je savais les portes verrouillées !

L'aveugle et  la paternité

Accepter ou rejeter une situation, c'est un plaisir équivoque qui conflue dans la souffrance. Nous sommes ce qui arrive. Nous le co-créons. Longtemps nous croyons, en tant que masque, à notre possibilité de maîtriser les événements. Pour ce faire, nous objectivons les situations en nous plaçant en dehors d'elles pour prétendre pouvoir les choisir, en termes d'assentiment ou de refus. Mais c'est une imposture fondée sur l'autocomplaisance dans la souffrance qu'engendre la distance que nous imaginons maintenir entre nous et la Vie.

À mesure que les jours s'égrenaient, je me persuadais que j'allais rester plus longuement ancré dans notre foyer, au moins, me disais-je, en feignant d'y croire, le temps de la grossesse. Ensuite, me disais-je malhonnêtement, je me retirerai de ce parental piège.

Mais toi Leïla, ma fille bien-aimée, tu étais déjà là, n'est-ce pas, dans la rousse douceur automnale, dans les blanches morsures de l'hiver, dans la verte fougue du printemps, dans la lumière indiscrète de l'été. Et tu riais, riais de mes vaines tentatives, riais de mes inclinations maladives à projeter sur la beauté du monde un film tourmenté. Tu savais que ce n'était que nuages de surface et que par derrière, l'amour, l'amour œuvrait à mon insu.

Je répétai plusieurs fois à cette femme que je serai un père, même si ce n'était pas évident. Et pour mieux sceller mes projets d'abandon et de fuite, j'allai jusqu'à lui dire que, certes, d'emblée, je ne me concevais pas père, mais que l'on peut apprendre à le devenir en apprivoisant la possible paternité.

Et Marie non seulement sembla le croire, mais elle vit, avec les yeux qui n'appartiennent pas à la nature, que j'étais moi aussi enceint, enceint d'un oui qui avait du mal à naître. Aussi m’autorisa-t-elle de vivre ce dont j’avais besoin pour grandir. Elle pensait, fort justement, que pour qu'un couple s'épanouisse, chaque membre le constituant devait être heureux à sa manière, quelles que soient les sinuosités du chemin qui l'y menait. Je l'ai entendue plusieurs fois dire que l'on ne peut rendre l'autre heureux si notre bonheur dépend exclusivement de lui.

Mais, en secret, je continuais à caresser l'idée de « changer de forme d'existence » dès la naissance de l'enfant. La fuite me souriait avec tous les atouts de la séduction.

Cette femme porteuse de Vie flairait la souffrance qui me fouaillait et le nocturne désir d'éclore qui croissait derrière mon masque. D'une certaine manière elle me connaissait mieux que moi-même ne me connaissais. Cela me mettait encore plus mal à l'aise. Et j'avais la sensation troublante qu'elle me contemplait à travers le regard aimant de l'enfant. C'était comme si son propre regard, fait d'opinions, de mémoires et de savoirs, fondait à mesure que son corps s’arrondissait.

Seul l'acte de voir sans juger pardonne. Il ne pardonne pas quelque chose, ce serait de la spéculation, il est miraculeusement le pardon.

Chaque jour que Dieu faisait me rapprochait d’un oui à la paternité, cela je peux le dire aujourd’hui, mais à l’époque je ne le voyais pas !

Leïla

Leïla

Cette femme porteuse de Vie flairait la souffrance qui me fouaillait et le nocturne désir d'éclore qui croissait derrière mon masque. D'une certaine manière elle me connaissait mieux que moi-même ne me connaissais. Cela me mettait encore plus mal à l'aise. Et j'avais la sensation troublante qu'elle me contemplait à travers le regard aimant de l'enfant. C'était comme si son propre regard, fait d'opinions, de mémoires et de savoirs, fondait à mesure que son corps s’arrondissait.

Seul l'acte de voir sans juger pardonne. Il ne pardonne pas quelque chose, ce serait de la spéculation, il est miraculeusement le pardon.

Chaque jour que Dieu faisait me rapprochait d’un oui à la paternité, cela je peux le dire aujourd’hui, mais à l’époque je ne le voyais pas !

père et fille
père et fille
père et fille

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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